Arne Mooers, Simon Fraser University

L’extinction, ou la disparition d’une espèce entière est un phénomène courant. Depuis les débuts de la vie sur Terre, des espèces naissent, existent puis quittent le cycle de la vie. Cependant, les données indiquent que le nombre d’espèces qui s’éteignent et le rythme auquel elles le font augmentent de façon spectaculaire.

Notre étude récente donne à penser que le taux d’extinction des espèces pourrait être beaucoup plus élevé que ce qui a été estimé précédemment, du moins pour les oiseaux. La bonne nouvelle, toutefois, est que les mesures de conservation mises en place dernièrement ont grandement ralenti ce rythme.

Anciens taux

Longtemps, les paléontologues se sont servis de fossiles pour estimer combien de temps différentes espèces ont existé avant de s’éteindre. La découverte d’une nouvelle espèce fossile donne une estimation minimale du moment où l’espèce a pu apparaître. L’absence de la même espèce dans le registre des fossiles d’une époque ultérieure signifie son extinction probable.

Bien que cette méthode soit terriblement imprécise, les chercheurs ont évalué que la durée de vie moyenne des espèces de vertébrés se situe entre un et trois millions d’années. De nombreuses espèces se trouvent dans la partie inférieure de cette fourchette, tandis que d’autres vivent plusieurs millions d’années de plus. À titre de comparaison, notre espèce, Homo sapiens, existe depuis moins de 500 000 ans.

On peut comparer ces chiffres à ce qu’on observe aujourd’hui. Les biologistes de la conservation estiment les taux d’extinction actuels en se fondant sur les extinctions historiques documentées. Ainsi, depuis 1500 — juste après l’arrivée de Christophe Colomb aux Amériques — 187 des quelque 10 000 espèces d’oiseaux ont disparu dans le monde.

Un simple calcul basé sur la durée moyenne d’existence des espèces fossiles permet de voir que de deux à cinq espèces d’oiseaux auraient dû s’éteindre depuis 1500. Les données fossiles suggèrent qu’une espèce d’oiseau devrait survivre trois millions d’années avant de disparaître, mais on s’attend à ce qu’une espèce vivant en 1500 existe encore pendant 30 000 ans. Autrement dit, c’est cent fois moins.

C’est le genre d’analyse qui étaye l’idée voulant que nous approchions d’une « sixième extinction massive », rivalisant avec des périodes passées où les taux d’extinction étaient beaucoup plus élevés que la moyenne à long terme.

Cependant, un taux d’extinction historique élevé basé sur des données des quelques derniers siècles pourrait ne pas être utile. Recourir aux taux d’extinction historiques pour prédire les taux d’extinction actuels, c’est comme prendre les statistiques d’accidents de voiture dans les années 1920 pour les Ford modèle T afin de prévoir les décès sur les routes dans les années 2020. De nos jours, il y a beaucoup plus de véhicules sur les routes qui filent beaucoup plus vite qu’il y a 100 ans. Mais les automobiles d’aujourd’hui sont équipées de coussins gonflables et d’autres dispositifs de sécurité.

Près de 80 pour cent des espèces d’oiseaux qui se sont éteintes vivaient dans des îles océaniques comme Hawaï, Madagascar et la Nouvelle-Zélande, et la cause en était souvent l’importation involontaire de rats et de serpents par l’humain. Les menaces actuelles comprennent la destruction des habitats et les changements climatiques. Et, si on garde l’image des coussins gonflables, nous sommes désormais beaucoup plus enclins à mettre en place une conservation active.


Le nestor superbe de Nouvelle-Zélande (Kaka en Maori), qui figure sur la liste des espèces en danger de l’UICN, est menacé par des guêpes, qui sont en concurrence avec l’oiseau pour sa source de nourriture, et des prédateurs non indigènes.

Nouveaux taux

En gardant le même raisonnement qu’auparavant, nous avons étudié le nombre d’espèces qui ont changé de statut. Mais au lieu de considérer les espèces éteintes par rapport à celles vivant il y a longtemps, nous avons pris en compte tous les niveaux de menace (les différentes catégories de déclin qui rapprochent de l’extinction), ainsi que des données plus récentes. Nous avons utilisé les chiffres de la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature pour l’ensemble des 10 000 espèces d’oiseaux, et ce, pour quatre points temporels.

La Liste rouge attribue à chaque espèce une cote basée sur la probabilité qu’elle soit menacée d’extinction. Il y a six catégories au total, allant de « préoccupation mineure » (8714 espèces en 2016), en passant par « en danger critique » (222 espèces) et jusqu’à la catégorie « éteinte à l’état sauvage » (cinq espèces).

Nous avons commencé avec les données amassées en 1988 et les avons comparées à des mises à jour effectuées tous les quatre à six ans. Mes coauteurs — la biologiste comparative Melanie Monroe et Stuart Butchart, directeur scientifique de BirdLife International — ont recensé, décennie après décennie, le nombre d’espèces qui sont restées sur place, celles dont la situation s’est améliorée ou a empiré. À partir de ces informations, le mathématicien Folmer Bokma a calculé le taux moyen d’extinction actuel, c’est-à-dire la probabilité qu’une espèce s’éteigne au cours d’une année donnée.

Le niveau de menace de la grande majorité des espèces a augmenté, ce qui signifie qu’elles sont maintenant plus à risque de disparaître qu’elles ne l’étaient auparavant. Ainsi, le taux moyen final d’extinction est élevé.

D’après les chiffres de la Liste rouge, la durée d’existence prévue d’une espèce vivant aujourd’hui n’est que d’environ 5000 ans, ce qui est six fois pire que le taux historique et des centaines de fois pire que le taux d’extinction moyen calculé à partir des fossiles.

Une lueur d’espoir ?

Ces résultats sont étonnamment sombres, mais nous avons également trouvé une tendance encourageante. Nous avons calculé l’effet global des mesures de conservation sur les taux d’extinction en incluant ou en excluant les améliorations du statut de risque liées à la conservation. Sans celle-ci, notre estimation d’un avenir de 5000 ans pour les espèces vivantes serait passée à 3000 ans.

En raison des importantes mesures de conservation, une espèce considérée comme étant en danger critique de disparition a deux fois plus de chances que son statut s’améliore que de s’éteindre à l’état sauvage. De même, d’une année à l’autre, la probabilité qu’une espèce « en danger critique » d’extinction passe à la catégorie de simplement « en danger » était plus grande que la probabilité qu’une espèce en danger voie sa situation devenir critique. C’est une preuve tangible que la conservation fonctionne.


Une des mesures prises pour protéger la population de caribous de la Colombie-Britannique consiste à s’attaquer à leurs prédateurs (Photo Flickr Peupleloup – Caribou en route vers le sud)

Coûts de la prévention de l’extinction

Cela pose un défi intéressant. Il est clair que nous pouvons sauver des espèces au bord de l’extinction, et de nombreux pays déploient des efforts ultimes.

Cependant, les interventions de la dernière chance coûtent cher. Ainsi, en Colombie-Britannique, le gouvernement a récemment affecté près de 30 millions de dollars à la protection des derniers caribous de la province. Nous savons depuis des décennies que le nombre de caribous en Colombie-Britannique est en déclin, et des mesures extrêmes, comme abattre des loups depuis des hélicoptères, semblent, pour le moins, désespérées.

Et ce désespoir n’est pas utile. Si l’on souhaite conserver des espèces particulières, il vaut mieux les cibler le plus tôt possible. Cela signifie que l’on doit accorder une plus grande attention aux espèces qui ne sont pas actuellement en danger critique d’extinction.

On doit identifier les animaux que l’on veut garder et qui ont peu de chances de bien s’adapter au monde que l’on crée (ou peut-être, plus exactement, que l’on détruit). Il est possible que ces espèces soient considérées en ce moment comme simplement vulnérables, ou même comme peu préoccupantes. Il faut les sortir du processus de l’extinction. Ne dit-on pas qu’il vaut mieux prévenir que guérir ?

Arne Mooers, Professor, Biodiversity, Phylogeny & Evolution, Simon Fraser University

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.