Photo : Un graffiti en 2016. Duncan C / Flickr

Marc Porée, École normale supérieure (ENS)

Je ne suis ni devin, ni politologue. À ce titre, je suis mal placé pour parler du Brexit, et de ses conséquences. Reste que je suis angliciste, linguiste donc, littéraire aussi, spécialiste de poésie romantique anglaise, mais aussi de fiction britannique contemporaine. C’est à ce titre que je souhaiterais faire trois observations, à propos de ce qui a conduit le Royaume-Uni à vouloir rompre les amarres, de manière sans doute irrévocable.

Un royaume en mal de défis

La première explication est d’ordre historique. Le 7 janvier 1558, avec la perte, cette fois définitive après 211 ans d’occupation, de Calais, l’Angleterre est « devenue » une île, selon le mot de Fernand Braudel. À ceci près que, en se coupant du Continent, qui était en quelque sorte son arrière-cour, en même temps qu’un débouché naturel pour ses marchandises, l’Angleterre, loin de dépérir, de s’isoler, de se mettre au ban des nations européennes, s’est considérablement enrichie et augmentée, par le fait même de s’ouvrir les portes du grand large. Un mal pour un bien, donc. Cela aura coïncidé, peu ou prou, avec le début d’une longue entreprise d’exploration, de conquête, de colonisation, qui aura assuré la « grandeur » de la Grande-Bretagne, mais aussi de son Empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais.

Faut-il en conclure qu’à compter du 29 mars 2019, date théorique du divorce, avec ou sans deal, le Royaume-Uni connaîtra une pareille renaissance ? Une seconde chance lui sera-t-elle offerte de se réinventer, de repartir de l’avant, de se tourner vers des horizons à ce jour inconnus ? De fait, il ne faut jamais sous-estimer les capacités du peuple et de la nation britanniques. Fort de leur souveraineté « recouvrée », on peut leur faire confiance pour tirer leur épingle du jeu. Après tout, c’est seuls, ou à peu près, qu’ils sont venus à bout, en 1940, de l’ennemi nazi coalisé contre eux. Du reste, c’est en invoquant, notamment, ce précédent héroïque des plus probants, il est vrai, que les partisans du Brexit ont remporté la mise lors du référendum du 23 juin 2016 (par 51, 9 % des voix, seulement, mais cela suffisait, n’en déplaise aux malheureux Remainers).

Au milieu d’un déluge de contre-vérités, cette référence n’était pas de celles qui se contestent, et la confiance en soi manifestée par un pays jamais envahi, jamais conquis, depuis 1066, constitue un atout capital dans la façon dont ses habitants envisagent ensemble leur avenir. Reste que les circonstances, la situation, ne sont plus les mêmes. Et puis on se souvient avec Karl Marx, que lorsque l’histoire se répète, elle le fait généralement sur le mode de la farce. Ce que le Brexit est en passe de réaliser, c’est la mise à mal d’un processus multi-séculaire, qui aura vu la Grande-Bretagne adosser sa puissance, et régler sa conduite, sur deux principes antinomiques bien que simultanément poursuivis : l’unité des nations qui la composent et la division du continent européen auquel il lui est souvent arrivé de s’opposer. Diviser pour mieux régner à l’extérieur des frontières, et le contraire à l’intérieur, en somme. Aujourd’hui, le Royaume est plus désuni que jamais. Et force est de constater que la volonté britannique d’enfoncer un coin dans la détermination des Européens à négocier les modalités du Brexit d’une seule voix, par la bouche de Michel Barnier, a échoué. D’où l’obligation, au pied levé, de se « bricoler » une nouvelle ligne politique, simultanément à vocation étrangère et domestique, qui soit à la hauteur de siècles d’histoire globalement glorieuse, quoiqu’à partir de prémices bien différentes. On a connu des défis plus simples, moins exaltants, à relever…

La tentation du Leave

Ma deuxième observation est d’ordre sémantique. C’est rarement mis en avant, mais il importe de se remettre en mémoire les termes dans lesquels les électeurs britanniques furent appelés à se prononcer, il y près de deux ans. Là où on se serait attendu à un choix classique – la réponse par Yes ou No à une question posée –, les rédacteurs ont formulé autrement l’alternative : Leave/Remain. De fait, c’est préférentiellement au moyen de verbes, de verbalisations, forcément dynamiques et motrices, que les Anglais structurent leur rapport au monde, un monde qu’ils n’ont pas renoncé à transformer, et sur lequel ils n’entendent pas ne plus continuer à agir. À l’option, a priori psychologiquement rassurante, du statu quo, de la sédentarité, pour ne pas dire de l’immobilisme – Rester, Demeurer –, les Anglais ont préféré l’autre branche de l’alternative, bien plus périlleuse en apparence, mais tellement plus incitative, et ô combien flatteuse pour l’ego : le départ, la levée des chaînes, la fuite loin de la bureaucratie bruxelloise. Et tant pis si cela a pour conséquence le saut dans l’inconnu.

La réinvention nomadique de soi, autrement exigeante, est à ce prix, très élevé, n’en doutons pas un instant. Et ce qui reste ou subsiste, pour le coup, c’est la résilience légendaire des Anglais, sur laquelle il sera toujours temps de se reposer. Le sort du référendum était donc scellé avant même l’élection. D’une part, parce qu’en anglais, on dit leave me alone, ou bien encore leave me in peace. Dans ce sens-là, farouchement insulaire, individualiste, quasiment solipsiste, la tentation du Leave était trop forte. Que Bruxelles nous fiche la paix, tel était le sous-texte, et les électeurs ne s’y sont pas trompés (quitte à ce que certains, depuis, le regrettent, en se rendant compte combien ils avaient été abusés, mais c’est une autre histoire). Et d’autre part, parce que la prégnance des départs, des recommencements, des lignes brisées, dans l’imaginaire collectif anglo-saxon est, là encore, historiquement et culturellement prépondérante.

Pour s’en convaincre, on renverra ici aux fortes intuitions de Gilles Deleuze sur la déterritorialisation à l’anglaise, la fréquence des lignes brisées autour desquelles se retrouvent les trajectoires des grands écrivains – on mentionnera D.H. Lawrence, ou bien encore R.L. Stevenson, qui auront fui très tôt les rivages des îles britanniques.

Le bulletin Leave, en d’autres termes, se trouvait paré de toutes les séductions du billet de loterie garanti « imperdable » – celui qui offre l’assurance de gagner à tous les coups, sur les deux tableaux (l’indépendance, la délivrance), au grattage comme au tirage. Et les Anglais de (se) tirer les premiers, donc. Qui voudrait, à l’heure des populismes triomphants, continuer dans la voie d’une gouvernance fédérale et supranationale, honnie, parce qu’insuffisamment expliquée et défendue at home ? À ce compte-là, au demeurant, qui voudrait persévérer tout court, alors qu’une bonne partie du nord de l’Angleterre et du Pays de Galles s’enfonce jour après jour dans la pauvreté ? Oui, trois fois oui, et donc trois fois hélas, le référendum était « in-ga-gna-ble » pour les adversaires résolus – ils sont pourtant nombreux – de la sortie de l’U.E par la petite porte. En anglais, encore, on dit « to take a French leave ». C’était mal les connaître que de s’imaginer que les Anglais ne voudraient pas rendre un jour aux Français la monnaie de leur pièce, en l’occurrence de leurs rêves de grandeur ! Ce jour est arrivé, « exit Britain », comme au théâtre, quand les personnages de Shakespeare ou d’Harold Pinter quittent la scène. Un jour long comme un jour sans pain, bonjour tristesse.

The Caretaker, de Harold Pinter, dans une production de 2010. London Theatre

Prophétie littéraire

Le troisième éclairage est littéraire. Les écrivains sont de grands sismographes, et parfois, il leur arrive de prophétiser. Ces jours-ci sort un roman de John Lanchester, opportunément intitulé The Wall. Cette fable visionnaire et dystopique imagine un futur proche, ravagé par les conséquences apocalyptiques, quoique bien réelles, du dérèglement climatique. Le pays sans nom dont il est question – clairement une île – se défend contre la montée des eaux et l’afflux des réfugiés climatiques et économiques en construisant un mur. La métaphore est transparente, assurément. Les fantasmes autour de l’arrivée massive de migrants sur le sol anglais, on le sait, continuent d’alimenter le débat autour du Brexit. S’imaginer qu’un mur, un repli sur la forteresse assiégée de l’Angleterre, un retour aux frontières « physiques », pourront tenir à distance les « Autres » est tellement illusoire, d’abord, et si manifestement contraire à l’ADN britannique, surtout, qu’on se réjouira d’apprendre que le dénouement de The Wall passe par une refondation symbolique envisagée, disons le tout net, hors les murs.

En ira-t-il des îles britanniques comme il en va des « péninsules démarrées » dans le « Bateau ivre » rimbaldien ? L’avenir, seul, le dira. En attendant, il se trouvera toujours des bookmakers, à Londres comme à Newcastle, pour prendre le pari selon lequel, désirés ou « subis », les « tohu-bohus » à venir seront « plus triomphants » encore !

Marc Porée, Professeur de littérature anglaise, École normale supérieure (ENS)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.