Judy Illes, University of British Columbia et Farhad R. Udwadia, University of British Columbia

Les robots sexuels ont fait la une des journaux après que l’humoriste et actrice américaine Whitney Cummings ait fait venir sur la scène un robot à son image pour son émission spéciale sur Netflix intitulée Can I Touch It ? RealBotix, la société qui a fabriqué le robot Cummings, a déclaré que, depuis cette émission, la demande pour leurs robots a explosé.

L’humoriste Whitney Cummings présente son robot à l’auditoire.

Les robots sexuels sont en vogue depuis un certain temps. L’industrie des jouets sexuels est l’une de celles qui connaissent la plus forte croissance de ce siècle. Ce marché est évalué à 30 milliards de dollars US (près de 40 milliards CA). Plus de 40 pour cent des hommes qui ont participé à un sondage en ligne sur le sujet ont dit qu’ils pourraient envisager l’achat d’un robot sexuel au cours des cinq prochaines années.

En 2017, RealBotix a créé Harmony, le premier robot sexuel avec intelligence artificielle (IA) au monde. Avec les changements rapides dans le développement de l’IA et la demande croissante pour des robots, il est nécessaire de considérer les implications éthiques des robots sexuels sur les comportements cognitif et émotionnel de leurs utilisateurs.

En tant que chercheurs à Neuroéthique Canada et auteurs de nombreux articles sur ces sujets, nous analysons quotidiennement des enjeux se situant à la convergence de l’éthique, des neurosciences et de la neurotechnologie.

Renforcement des stéréotypes sexistes

L’un des problèmes éthiques qui accompagnent l’utilisation généralisée de robots comme Harmony est la possibilité de renforcer les stéréotypes sexistes. Cela peut se produire en raison de l’apparence d’Harmony et des rôles programmés dans son identité.

L’apparence physique d’Harmony reflète les attentes stéréotypées et largement répandues concernant la beauté des femmes – par exemple, de gros seins et une petite taille. De tels stéréotypes trop sexualisés sur les attributs physiques d’une femme jugée attirante sont dangereux. Des études ont montré que la représentation hypersexualisée des femmes dans les médias est liée au harcèlement sexuel et à l’augmentation de la violence faite aux femmes.

La commercialisation de robots sexuels conçus de cette manière renforce les idées négatives sur l’identité et les rôles dans les relations sexuelles. L’objectif principal d’Harmony est d’être la compagne parfaite pour son utilisateur. Mais les robots sexuels n’ont aucune préférence ou aversion et n’ont aucune opinion. Ils ne peuvent refuser ou révoquer le consentement et ils se soumettent toujours à leurs utilisateurs. Cela déforme la vision du rôle d’une conjointe et pourrait influencer les attentes des utilisateurs masculins envers les femmes dans la réalité.

Le Lobby suédois des femmes et d’autres organisations ont même appelé à l’interdiction des robots sexuels sur la base de ces préoccupations.

Les chercheurs féministes craignent que la façon dont les robots sont actuellement programmés n’ait des répercussions négatives sur la façon dont les utilisateurs masculins pratiquent le consentement dans leurs relations sexuelles avec des humains, et même qu’elle ne catalyse des comportements indésirables comme l’agression.


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Potentiel de comportement nocif

L’industrie des robots sexuels répond presque exclusivement aux besoins des hommes hétérosexuels. Comme l’a dit l’avocate Sinziana Gutiu, « Le robot sexuel est un partenaire sexuel toujours consentant et l’utilisateur a le plein contrôle du robot et de l’interaction sexuelle ». En d’autres mots, les utilisateurs peuvent faire ce qu’ils veulent à leurs robots, et ce, sans répercussion.

Si les relations entre les humains et les robots continuent de se dérouler de cette façon, on craint que cela change aussi la façon dont les utilisateurs perçoivent et pratiquent le consentement dans leurs relations humaines, avec des conséquences néfastes pour les femmes.

Des actes de violence contre des robots sexuels ont même été observés au cours des dernières années. Il s’agissait notamment de décapitation, de mutilation et d’agressions. Pour les individus enclins à agir de la sorte, la disponibilité d’un robot à violer pourrait exacerber ces comportements.

La recherche montre que les hommes qui ont été exposés à de la pornographie violente sont plus susceptibles de se comporter violemment envers les femmes. En plus du fait qu’une relation sexuelle réelle est beaucoup plus immersive que le fait de regarder de la pornographie, la possibilité que des comportements agressifs se transposent dans la réalité est inquiétante.

Des études ont montré que les représentations d’actes violents dans la pornographie se traduisent par une agressivité accrue dans le comportement des spectateurs, ce qui soulève des inquiétudes alarmantes sur la manière dont les robots sexuels risque d’exacerber la violence sexiste. Shutterstock

Droits des robots

Un futur dans lequel les relations humain-robot sont dépourvues de valeurs humaines fondamentales telles que le respect et le consentement est préoccupant. Peut-être que le fait d’accorder aux robots une certaine reconnaissance pourrait atténuer cet enjeu. En 2017, l’Arabie saoudite a fait la une des journaux en accordant la citoyenneté à un robot pour la première fois dans l’histoire de l’humanité.

Peu après, le Parlement européen a proposé la création d’une catégorie de personne électronique pour garantir les droits des systèmes d’IA les plus performants. Ce statut serait semblable à celui de personne morale, qui est la notion juridique qui permet à une société de jouir de certains des droits qui sont généralement accordés aux êtres humains.

La façon dont les robots sexuels sont actuellement programmés est évidemment problématique. Elle encourage l’hypersexualisation du corps des femmes, dévalorise le consentement et ne punit pas la violence et l’agression. Doter les machines intelligentes et quelque peu autonomes d’un ensemble complet de droits est excessif, mais trouver des moyens de les protéger du mal est une solution positive. Cette approche éthique pourrait prévenir les comportements humains nuisibles et nous protéger de nous-mêmes.

Judy Illes, Professor of Neurology and Director of Neuroethics Canada, University of British Columbia et Farhad R. Udwadia, Bioethicist, University of British Columbia

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.