Photo : Le 15 avril, la cathédrale en feu. Aurélie Djavadi, CC BY-SA

Fabrice Raffin, Université de Picardie Jules Verne

À l’échelle d’une vie humaine, domine l’illusion d’un cadre bâti immuable que vient seulement troubler l’irruption inopinée de bâtiments « neufs » ou les destructions accidentelles – comme celles que nous venons de vivre pour Notre-Dame.

L’adhésion apparente à l’échelle de la nation à des formes désignées comme « belles » et « patrimoniales » comme le patrimoine religieux ou haussmannien donne lieu à une sorte d’universalisme architectural lié à certains bâtiments, comme s’il existait un étalon absolu du beau bâtiment, révélateur du « bon goût » et du « génie français ».

Plus que dans d’autres domaines, on pourrait croire que ce qui est qualifié de patrimoine est, par définition, universel, et génère chez « nous tous », un sentiment d’adhésion esthétique. Il n’en est rien.

Ce qui est désigné comme beau en architecture, ce qui acquiert valeur patrimoniale, est le résultat d’un long processus de légitimation comme dans les autres arts, sorte de combat social où est imposé un goût au détriment d’autres. De ce point de vue, le processus de patrimonialisation est avant tout politique.

À côté d’un patrimoine officiel classique, d’autres formes patrimoniales tentent d’accéder à la reconnaissance. Au-delà des bâtiments, ce qui est en jeu, c’est la reconnaissance et la cohésion des groupes sociaux. En témoigne, depuis les années 1990, le long combat pour la reconnaissance des friches industrielles comme patrimoine, dont un enjeu majeur est la reconnaissance des milieux et de l’histoire ouvrières. Ou encore, aujourd’hui, la reconnaissance des patrimoines liés à l’immigration et donc, des populations immigrées, enjeu de beaucoup de classements patrimoniaux comme le musée urbain Tony Garnier à Lyon.

Sur ces points, il convient de souligner combien les politiques culturelles en général, et les politiques patrimoniales en particulier, sont travaillées par un souci constant de cohésion nationale. Une forme d’instrumentalisation de la culture affirmée en son temps par André Malraux et dont on a pu reconnaître les différents accents dans le discours du président Macron le mardi 16 avril au lendemain de la catastrophe.

Les monuments comme repères de l’identité collective

Notre rapport au cadre bâti est ainsi en relation étroite avec des enjeux identitaires, qu’ils soient individuels ou collectifs. Si l’identité est processus, dans son mouvement constant, l’ordre spatial et architectural reste des référents plus stables et participent de l’illusion de la permanence des identités. Françoise Choay déjà, attirait l’attention sur les temporalités spécifiques du rapport à l’architecture. Quand le changement est trop rapide pour l’individu, le malaise est profond et l’on retrouve d’autant plus cette idée pour Notre-Dame, que l’incendie était inimaginable et que la cathédrale est un repère collectif large, d’envergure nationale et internationale qui plonge dans un temps très long.

Le rapport aux bâtiments relève ainsi des stabilités symboliques plus longues et nécessaires à l’identité, comme un référent plus important que d’autres, celui des objets du quotidien par exemple. L’architecture, le cadre bâti sont à la fois support et constitutifs des milieux sociaux, producteur et produit des identités. Leur destruction bouscule les repères donc, elle remet en cause la lisibilité identitaire dans l’espace.

Les édifices patrimoniaux jouent d’autant plus ce rôle de cohésion qu’ils sont aussi réceptacles des mémoires collectives et possèdent une dimension historique. Comme l’a montré Maurice Halbwachs, la mémoire s’incarne avant tout dans des cadres matériels, en l’occurrence architecturaux. Le monument se fait alors garant de l’histoire, d’autant qu’en Notre-Dame se mêlent les mémoires de plusieurs groupes sociaux.

La petite et la grande histoire s’y croisent : celles des bâtisseurs anonymes, de Victor Hugo, de Viollet le Duc, des Parisiens au fil des siècles, des riverains, des touristes, celle de la France et du catholicisme sur un temps long, mais aussi de la République au sortir de ses heures sombres à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, révélant différents niveaux de blessures produites par le feu.

Superpositions mémorielles qui dépasse le cadre religieux donc, et qui parlent à d’autres groupes à l’échelle nationale, mais peut-être pas à tous les Français de manière indifférenciée.

Du relativisme patrimonial

En effet, il faudra nuancer le partage de cette douleur de manière égale dans la population française. Et d’affirmer ici que l’expérience esthétique patrimoniale n’échappe pas à l’indexation sociale des goûts esthétiques. Pour le dire autrement, ce qui est beau pour un milieu ne l’est pas pour un autre ou le patrimoine des uns n’est pas le patrimoine des autres. La belle architecture est relative à un milieu social et non aux qualités intrinsèques d’un édifice. Aux enjeux politiques des processus patrimoniaux évoqués plus haut, s’ajoute l’indexation sociale du patrimoine sur des milieux divers. Et là, tout le monde n’est pas concerné de la même manière par l’incendie de Notre-Dame.

De ce point de vue, lors d’ateliers que je mène depuis plus de dix ans avec des jeunes de milieux modestes, j’ai mesuré à de nombreuses reprises combien les intérêts architecturaux et la définition du patrimoine sont relatifs. Plus ou moins consciemment, ces jeunes affirment des positions esthétiques totalement iconoclastes, représentatives d’une frange importante de la jeunesse née autour de 2000. Non seulement ils n’éprouvent aucune attirance pour les centres-ville anciens, mais pour eux les vieilles pierres sont « moches » et la notion de valeur patrimoniale est toute relative. Ces jeunes Français affirment systématiquement une répulsion vis-à-vis des édifices considérés comme patrimoniaux. Cette position devient politique lorsqu’elle se mêle à la critique sociale tant les centres-ville anciens leur apparaissent comme ceux du pouvoir et d’une majorité de « vieux notables » et « représentants politiques ».

Ce qui les attire, eux, ce sont les bâtiments récents, « modernes », mais pas n’importe lesquels. Dans leur géographie de référence, celle-là même qui leur permet de se situer les uns par rapport aux autres, les centres commerciaux sont les supports majeurs de construction identitaire de cette jeunesse, et chacun d’éprouver fierté ou jalousie en fonction de la taille du centre commercial de sa ville, alors Notre-Dame…

Il est d’autant plus difficile de penser ce relativisme patrimonial pour un édifice comme Notre-Dame qu’il est admis, avéré, entériné qu’il est beau une fois pour toutes pour tout le monde, ce d’autant plus qu’il est légitimé par un label indiscutable, celui de l’Unesco, valant pour l’humanité tout entière.

La douleur exprimée dans les médias depuis la soirée du 15 avril relève ainsi un processus collectif de réaffirmation de ce qui ne doit pas faire de doute et qui est (im)posé comme une évidence. Et ceux qui n’en étaient pas convaincus de se convaincre ou de découvrir leur attachement à ce patrimoine : les jeux de médiatisation font eux-mêmes partie d’un processus de patrimonialisation et de son élargissement potentiel à ceux qui n’étaient de prime abord pas attachés à Notre-Dame.

Fabrice Raffin, Maître de Conférence à l’Université de Picardie Jules Verne et chercheur au laboratoire Habiter le Monde, Université de Picardie Jules Verne

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.