Cyrille Bret, Sciences Po – USPC

À quoi le monde d’après le Covid-19 ressemblera-t-il ? Quels seront les rapports de force internationaux après la crise sanitaire, commerciale, économique et politique qui frappe la plupart des pays ? Quelles nations, quelles économies, quelles régions sortiront durablement affaiblies de ce moment ? Quelles alliances et quels États pourraient, au contraire, tirer parti de cette épreuve pour acquérir de nouvelles positions de force ? Face à l’ampleur mondiale des défis médicaux, technologiques et économiques, certains souhaitent et promeuvent un sursaut de coopération et même un élan de solidarité dans les relations internationales. D’autres prévoient et précipitent un retour aux souverainetés nationales garanties par un leadership fort et des frontières étanches. Malgré la consternation devant l’ampleur du bilan humain à travers la planète, il est urgent d’imaginer le monde d’après.

La plupart des grandes crises mondiales bouleversent les rapports de force économiques, politiques et stratégiques. Elles créent une rupture (krisis) qui instaure un « avant » et un « après ». Elles opèrent bien souvent comme des accélérateurs des tendances à l’œuvre. Elles précipitent le déclin de certains acteurs, font émerger de nouvelles positions de force et refondent complètement les équilibres planétaires. Les deux Guerres Mondiales du XXe siècle ont accéléré le retrait de l’Europe et l’hégémonie des superpuissances américaines et russes. Les crises économiques de 1998 et de 2008 ont, elles, consacré la force économique et financière de la République populaire de Chine (RPC). Il en va de même pour la crise actuelle : elle suscite d’ores et déjà des césures dans les relations internationales.

Qu’on ne s’y trompe pas : si certains conflits sont ralentis par le virus, les rapports de force, eux continuent à évoluer, parfois d’une façon très rapide. Même si elles restent à confirmer tant elles sont évolutives, plusieurs tendances se manifestent d’ores et déjà. L’épreuve du Covid-19 accentue en effet les différences, les écarts et les hiérarchies entre, d’une part, les États solides, capables de soutenir leurs économies tout en imposant des mesures prophylactiques fortes, et, d’autre part, ceux qui, faute de marges de manœuvre budgétaires, d’assise politique ou d’appareil administratif efficace, apparaissent comme affaiblis voire discrédités dans leur gestion de la crise.

La Chine, de bouc émissaire à médecin du monde

Au fil de la crise, le crédit international de la République de Chine (RPC) a suivi une trajectoire inattendue : en quelques semaines, elle est passée du statut de fauteur de pandémie à celui de chevalier blanc des appareils de santé occidentaux. Elle a réussi à surmonter son déficit d’image pour se proposer comme modèle de gestion de crise.

Foyer initial de l’épidémie, la Chine s’est infligé à elle-même une thérapie de choc : en coupant de l’économie mondiale les provinces industrielles contaminées, celle du Hubei au premier chef, en appliquant à ses populations des mesures de confinement drastiques et en se retirant complètement des chaînes de production pendant six semaines, l’économie chinoise s’est lourdement pénalisée au début de 2020, après des performances économiques limitées en 2019. Cela a provisoirement profité à ses rivaux régionaux qui ont immédiatement repris une partie de la charge industrielle de l’usine du monde. Le choc économique est profond pour la Chine : la Banque mondiale vient d’annoncer que le taux de croissance de la Chine pour l’année 2020 ne serait que de 0,1 %. Les risques politiques intérieurs sont considérables car une telle interruption de la croissance continue du pays depuis trente ans ébranlera le contrat social entre le Parti communiste chinois (PCC) et la population. Le régime actuel est assis sous la garantie d’une amélioration économique constante et massive en échange de l’obéissance politique.

Mais le rythme de la crise est tel que la position de la RPC s’est très rapidement rétablie. Depuis deux semaines, la Chine expédie ses médecins, ses millions de masques et ses conseils scientifiques à travers la planète. Engagée dans une course de réputation avec la Corée du Sud et Singapour pour s’arroger le statut de puissance sanitaire exemplaire, elle veut devenir le « médecin du monde », pointant au passage les lacunes réelles ou supposées des systèmes de santé étrangers. Dans sa lutte ouverte avec l’administration Trump, l’ancien paria médical du début de 2020 devient un donneur de leçons pour une Amérique durement frappée par le virus. Loin d’apaiser les relations transpacifiques, la crise étend la rivalité sino-américaine sur d’autres plans : médical, sanitaire et politique.

Pour la Chine, le monde d’après le Covid-19 a déjà commencé : la production industrielle (mais pas la consommation intérieure) a très rapidement rebondi. Ce rebond ne suffira pas à garantir une croissance soutenue pour 2020 mais constitue un signe avant-coureur de reprise. Surtout, la RPC aborde le monde d’après avec un coup d’avance : les États-Unis viennent seulement de mesurer l’ampleur du défi et ne sortiront de la crise que bien plus tard ; la planète industrielle a une nouvelle fois constaté que les usines chinoises sont aujourd’hui irremplaçables. Le monde d’après la crise sera encore plus centré sur la Chine.

L’Union européenne, entre chemin de croix et résurrection pascale

Pour l’Union européenne comme pour la Chine, la crise du Covid-19 a commencé comme un véritable chemin de croix.

Quand l’Union est devenue le deuxième foyer de la pandémie, tous les maux ordinaires de l’Europe se sont manifestés avec une force redoublée. Épouvantée par la lourdeur des bilans italiens et espagnols, l’Europe a fait face à l’épidémie en ordre dispersé : chaque État membre a adopté une politique sanitaire propre, allant du confinement très strict en Italie à de simples conseils à la population en Suède où prévaut l’approche de l’immunisation collective. Et les manifestations d’égoïsmes nationaux n’ont pas manqué, lorsque l’Italie s’est sentie abandonnée par la France et l’Allemagne, qui ont interdit l’exportation de leurs propres matériels prophylactiques.

De même, sur le plan financier, les réticences à la cohésion et à la solidarité se ravivent. Déjà engagées sur la voie de la non-coopération, les discussions budgétaires sont aujourd’hui bloquées. Les « États frugaux » menés par les Pays-Bas refusent une solidarité financière sous la forme d’une émission conjointe de « corona bonds ». Les rivaux de l’Union tentent de tirer parti de cette gestion initiale de la crise : les médias chinois ou russes se gaussent ouvertement de la désunion européenne afin de mieux mettre en valeur leurs actions de solidarité, envers l’Italie notamment.

Il est toutefois bien prématuré d’annonce le déclin rapide de l’UE à l’occasion de cette crise. L’absence de coordination initiale peut jouer en faveur des forces centrifuges, certes, mais elle peut également faire ressortir aux yeux des Européens la nécessité de doter la nouvelle Commission de marges d’action supplémentaires. Surtout, si la faiblesse de l’Union en matière de santé s’est manifestée dans l’établissement des régimes de confinement, sa puissance de frappe en matière financière s’est elle aussi montrée à l’occasion de la crise : tous les États membres ont en effet mis en place des plans de soutiens aux entreprises et aux ménages grâce à la suspension du Pacte de stabilité et de croissance : l’Europe collectivement et les États individuellement ont ainsi démontré que l’orthodoxie budgétaire n’était pas un obstacle au sauvetage de l’économie. Quant aux institutions financières – la Banque centrale européenne et le Mécanisme européen de stabilité (MES), ils ont adopté des dispositifs massifs pour permettre l’injection de crédits publics dans les économies de l’Union.

Encore durement frappée, l’Europe n’est pas encore entrée, comme la Chine, dans le monde d’après la crise. Mais elle l’abordera forte d’une expérience cruelle : la non-coordination et les stratégies dissidentes nuisent non seulement aux institutions de l’UE mais aussi à ses citoyens. Le monde d’après la crise sera traversé, en Europe, par un débat de fond sur le sens de la solidarité entre États membres. Si la réponse économique de l’Union à la crise du Covid-19 est efficace, la construction européenne pourrait, de façon inattendue, s’en trouver renforcée.

L’énigme américaine : 1917 ou 1929 ?

Le monde d’après la crise est encore bien loin pour les États-Unis. Longtemps habitée par un optimiste confinant à la négligence, l’administration Trump a tardé à préparer les dispositifs d’urgence, le plan de soutien à l’économie et, par construction, la sortie de crise. Si le plan de soutien à l’économie finalement annoncé impressionne par son volume financier, le crédit politique national et international du leadership américain est aujourd’hui engagé. Le pays est largement brocardé pour son impréparation sur la scène internationale ; de plus, la réduction du chômage, portée au crédit du président en campagne pour sa réélection, est aujourd’hui enrayée

S’il est certain que le bilan humain risque d’être particulièrement lourd aux États-Unis, plusieurs options sont encore ouvertes pour préparer le monde de l’après-crise. Après tout, les États-Unis ont abordé plusieurs crises internationales avec du retard sans pour autant se priver d’une position de force dans l’après-crise. En 1917, ils avaient rejoint leurs alliés européens sur le tard dans leur effort de guerre mais étaient ensuite apparus comme l’acteur décisif de la victoire contre la Triplice. Capitalisant sur cette entrée en guerre tardive, l’administration Wilson avait façonné l’Europe et le système de la Société des Nations. L’administration Trump est-elle capable de jeter les forces considérables des industries et des administrations américaines dans la préparation de l’ordre mondial post-crise ? Adoptera-t-elle une approche similaire à celle de 1917, multilatéraliste sur le tard ? Ou bien abordera-t-elle la crise comme l’administration Hoover avait traité la crise économique de 1929 en annonçant en 1930 que « la reprise était au coin de la rue » ?

Le monde d’après le Covid-19 sera suspendu à cette énigme américaine : la présidence Trump est-elle capable de revenir sur sa défiance envers le traitement multilatéral des crises ? Ou bien donnera-t-elle à la campagne électorale en cours la tonalité désormais bien connue d’« America First » ?

Le Covid-19 bouleverse d’ores et déjà les relations internationales, les rapports de force et les positions relatives des acteurs en présence. La crise sanitaire a commencé à déclencher une crise économique qui débouchera, dans la deuxième partie de 2020, sur une crise politique. Comme dans toutes les périodes d’accélération de l’histoire, les évolutions sont très rapides et très instables. Mais plusieurs transformations paraissent inévitables : la crise affaiblira durablement les États déjà affaiblis, sur le plan budgétaire et sur le plan politique. L’Italie, l’Espagne, bientôt la Grèce et le Portugal ressentiront à nouveau cruellement leur dépendance à l’égard de l’Europe du Nord. De même, en Asie, la superpuissance chinoise pèsera sur la sortie de crise de tous les États qui dépendent déjà d’elle : Vietnam, Indonésie ou encore Pakistan. La crise a ceci de cruel qu’elle renforce les positions de force et affaiblit encore davantage les États vulnérables…

Cyrille Bret, Géopoliticien, Sciences Po – USPC

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.