Gilles Lavigne, Université de Montréal

Inondation, crise du verglas, Covid-19 et quoi encore, un enfant qui se blesse, un ami qui a un malaise cardiaque, un parent en perte d’autonomie ou une compagne de vie qui devient très malade. Autant de situations qui devraient éveiller en nous l’instinct du secouriste.

Pour répondre au cri du cœur lancé par le gouvernement du Québec afin d’obtenir de l’aide en Centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSDL) au plus fort de la pandémie de Covid-19, on a dû former des volontaires. L’armée a été appelée en renfort, mais il a fallu tout de même entraîner nos militaires. Et lorsque la Croix-Rouge a pris la relève de ces derniers, là aussi, les intervenants ont dû recevoir une formation.

Au fil des dernières décennies, une politique en matière de secourisme public a permis de former des citoyens aptes à intervenir auprès de victimes d’arrêts cardio-respiratoires. Ne devrions-nous pas pousser un peu plus loin cette pratique et proposer une formation en entraide et sécurité citoyenne afin de nous préparer à faire face à diverses crises ? Ce serait un atout pour une société qui vient d’être fragilisée.

Les progrès de la science nous procurent des informations pertinentes pour prévenir et soigner les maladies. Mais dans certains cas, comme celui de la Covid-19, force est de revenir à des gestes de base dans un mode orchestré. À cet égard, l’expertise des infirmières et des préposés est de haut niveau. Certains des gestes quotidiens qu’elles et ils posent, en plus des gestes médicaux, peuvent sembler anodins à certains. Se laver les mains, replacer un malade ou une personne en perte d’autonomie dans son lit, la faire manger et boire, l’aider à maintenir une hygiène de base, lui parler et lui donner ses médicaments, fait partie d’une routine quotidienne. Le tout requiert néanmoins des connaissances spécifiques et un maximum de protection quand il y a des risques de contagion.

À titre de clinicien chercheur en centre hospitalier et professeur en milieu universitaire, je m’intéresse au rôle du citoyen lors de crises majeures et la manière d’assurer une meilleure formation pour tous. Durant la pandémie, j’ai travaillé à la clinique de stomatologie du CHUM, à Montréal, pour soigner des cas urgents, comme des névralgies et autres douleurs de la bouche et des mâchoires.

Des soldats s’éloignent avec le drapeau du bataillon après une cérémonie marquant le dernier jour de présence militaire au CHSLD Nazaire-Piché à Montréal, le 17 juin. Ils ont dû recevoir une formation en premier soin pour accomplir leurs tâches.. La Presse Canadienne/Paul Chiasson

Partager les compétences de chacun

Une première chose à faire serait sans doute d’inventorier toutes les ressources que l’on trouve dans le domaine des services de santé. Toute une main-d’œuvre interdisciplinaire, avec des compétences à partager et à délimiter, pourrait ainsi être mobilisée lors d’une prochaine crise.

À titre d’exemple, une équipe d’intervention rapide (Rapid Response Team) a été créée en quelques semaines en Corée, en 2015, à la suite de la propagation d’un autre coronavirus, le Middle East Respiratory Syndrome-Corona Virus (MERS-CoV).

Afin d’être capables d’agir en complémentarité disciplinaire, de nous mobiliser rapidement, de nous déployer efficacement et de façon sécuritaire, nous pourrions créer une ou des équipes tactiques interdisciplinaires spécialisées en santé, en services essentiels et en soutien psychologique. Le tout doit évidemment s’arrimer aux plans gouvernementaux existants en protection civile et à ceux en santé publique.

Pour ce faire, on pourrait aussi collaborer avec les organismes offrant des formations non professionnelles et aussi faire de la place dans nos curriculums, tant ceux du secondaire que du collégial et de l’universitaire, pour une formation en intervention de crise, conçue notamment pour laisser place à l’imprévu.

Formation volontaire avancée pour le citoyen secouriste

Les citoyens doivent pouvoir jouer un plus grand rôle. On avance comme société par une implication « participative ». La somme de petits gestes fait et fera la différence. Combien de vies ont pu être sauvées grâce à l’intervention d’un secouriste. Par exemple, les interventions d’individus ayant appris les techniques de réanimation cardio-respiratoire de base, sans être médecin ou ambulancier, contribuent à augmenter les chances de survie de plus de 30 % des victimes d’arrêt cardio-respiratoire et à diminuer celles de conséquences neurologiques de plus de 40 %.

De nouvelles expertises de secourisme public peuvent être développées. Elles peuvent l’être en collaboration ou en complémentarité aux formations offertes en premier soins médicaux et en santé psychologique/mentale par des organismes tels que Ambulances Saint-Jean ou la Croix-Rouge qui aident les gens et sauvent des vies.

Il s’agit ainsi d’offrir une formation élargie en soins de base à des citoyens volontaires et aussi aux proches aidants responsables d’individus en perte d’autonomie. Des formations en ligne doivent être disponibles pour tous.

Les formations en santé

La crise de la Covid-19 nous stimule à faire plus de place aux collaborations interprofessionnelles élargies et à adapter rapidement nos curriculums à des conditions émergentes et exceptionnelles, comme l’a fait l’Université de Montréal avec des formations interfacultaires. C’est tout un défi que d’insérer du contenu nouveau dans les programmes de formation, qui sont déjà très denses.

Nos curriculums collégiaux et universitaires doivent inclure une formation de base de service humanitaire en « santé et en sécurité ». Les médecins et les infirmières l’ont déjà. Nous pourrions élargir les expertises des pharmaciens, vétérinaires, dentistes, hygiénistes dentaires, physiothérapeutes et optométristes, qui ont de nombreux savoir-faire. Soulignons le rôle possible des pharmaciens par des innovations concrètes et concertées telles que la prise d’échantillons et l’administration de vaccins. Les dentistes, quant à eux, sont des cliniciens œuvrant avec des méthodes d’asepsies avancées. Bien qu’ils soient majoritairement en pratique privée et hors des hôpitaux, leur rôle dans la collecte d’échantillons pour des tests ou pour l’administration de vaccins, pourrait aussi être à considérer.

Un pharmacien vérifie un flacon sur une étagère de sa pharmacie, à Québec. En temps de crise, il faudrait élargir leur expertise, ainsi que celles des vétérinaires, dentistes, physiothérapeutes et optométristes, afin de bénéficier de leurs nombreux savoir-faire. La Presse Canadienne/Jacques Boissinot

Les résidents hospitaliers et ceux des centres de santé sont aussi des acteurs de premier plan que l’on doit mobiliser, mais cela de façon organisée et surtout sécuritaire. La liste pourrait être allongée en incluant les psychologues, les travailleurs sociaux et le personnel administratif de première ligne.

Formation des intervenants en services essentiels non médicaux

Il nous faut aussi penser aux professionnels des autres secteurs que la santé. Le rôle des ingénieurs et des travailleurs de la construction (ceux-ci ont rapidement aménagé des chambres à pression négative pour la Covid-19 dans les hôpitaux où je travaillais durant la pandémie), des médias, des transports, de l’alimentation ou de la salubrité, par exemple, est aussi essentiel. Ces professionnels ont vécu une pression énorme. Il ne faut pas les oublier dans nos stratégies de « réaction rapide et concertée » en temps de crise.

En science on nous enseigne que tout est possible et on nous apprend à estimer le probable par des calculs. Par exemple, une chute de neige en juillet est possible, mais peu probable. La chute en domino des pylônes d’Hydro-Québec en 1998, lors de la crise du verglas, était aussi peu probable. Le comportement spontané, hyperactif et « innovateur » du virus SARS-CoV-2 illustre bien que le possible peut devenir probable et réel en peu de temps.

Une crise comme celle de la Covid-19 ne sera pas la dernière. On ne peut pas éliminer toutes les menaces qui nous guettent. Mais par des actions concertées et stratégiques, on peut en réduire la force et l’impact, notamment avec la participation essentielle des citoyens.

Gilles Lavigne, Professor and Canada Research Chair in pain, sleep and trauma, Université de Montréal

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.