Laurie Decarpentrie, Université du Québec à Montréal (UQAM); Claude Bélanger, Université du Québec à Montréal (UQAM) et Tegwen Gadais, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Depuis l’hiver dernier, la fermeture des écoles et des centres communautaires a privé de nombreux jeunes de leurs activités de loisirs. La réouverture progressive de ces espaces est une bulle d’air pour la jeunesse d’ici et d’ailleurs. Ces activités ne sont pas qu’un passe-temps, elles favorisent le bien-être des jeunes, en particulier dans les contextes difficiles.

Dans le cadre de ma thèse de doctorat, je m’intéresse aux effets de la participation à des activités sportives et artistiques sur le bien-être de jeunes se développant en contexte extrême. Et la situation actuelle de pandémie de COVID-19 est susceptible d’accentuer des conditions de vie déjà extrêmes chez une frange importante de la population.

Pour de nombreux enfants, les lieux d’éducation formelle ou informelle sont synonymes de protection et de sécurité alimentaire. Par exemple, dans le sud de Madagascar, des ONG rapportent une augmentation inquiétante des cas de maltraitance et de prostitution chez les jeunes qui sont confinés et donc privés d’école et d’activités quotidiennes de loisirs.


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Des effets cumulatifs

Le qualificatif d’extrême s’applique à un contexte alliant plusieurs facteurs à savoir la malnutrition, la pénibilité du travail, le manque et la privation de liberté, le manque d’accès aux soins de santé, l’insécurité et la difficulté de combler ses besoins de base comme se vêtir correctement. Ces conditions ont non seulement des conséquences sur le développement du jeune, mais peuvent être source de traumatismes.

Dans la vie d’enfants vivant en contexte extrême, deux types de traumatismes sont souvent cumulés : un premier, bref et intense, et un autre cumulatif et de longue durée.

Le Malagasy Cirque du Centre d’Accueil Socio-Educatif et Musical de l’ONG Bel Avenir, à Toliara, Madagascar.

Par exemple, l’une des observations récurrentes chez les enfants de la rue dans différents pays est qu’ils y sont arrivés à la suite d’un évènement traumatique majeur ou d’une succession d’expériences traumatisantes, souvent accompagnées de difficultés économiques importantes. En rejoignant la rue, l’enfant s’expose ainsi à davantage de situations traumatogènes, comme la prostitution, la consommation d’alcool, de drogues, les violences physiques et sexuelles, les enlèvements ou encore la stigmatisation sociale.

Le même type de phénomène est observable chez les enfants soldats . De la même façon, les enfants mis au travail dans les mines, dans les décharges publiques , recrutés comme domestiques, ou envoyés dans la rue pour se prostituer sont autant de situations qui sont indéniablement des sources de traumatismes à de nombreux niveaux. Ces situations de multitraumatisme renvoient à plusieurs facteurs identifiés pour décrire une « situation extrême ».

Pourtant, certains enfants parviennent à surpasser ces évènements difficiles et à mobiliser des ressources psychiques leur permettant de continuer à se développer de façon relativement équilibrée. Le concept de résilience est utilisé pour expliquer ce processus.

Le sport et l’art pour avancer

La résilience peut être définie comme la capacité d’une personne ou d’un groupe à bien se développer, à continuer à se projeter dans l’avenir en dépit d’évènements déstabilisants, de conditions de vie difficiles, de traumatismes sévères.

Plusieurs études soulignent le rôle de l’art, de la créativité ou de l’activité physique et du sport dans le processus de résilience. Par exemple, l’expression artistique permet à l’individu, par la symbolisation d’un traumatisme, de rendre socialement partageable une blessure vécue.


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Ce phénomène de partage a notamment été observé chez des enfants des rues en Haïti. Une clinique de la créativité proposée en 2016 par des chercheurs a permis à des jeunes victimes du tremblement de terre de 2012 de surmonter leurs traumatismes par la pratique de la peinture, entre autres. Ces espaces de création contribuent à l’évacuation de l’expérience traumatique et à la revalorisation de l’individu.

Qu’elle soit artistique ou sportive, l’expression appropriée pour s’engager dans ce processus de résilience varie en fonction de l’enfant. Ces observations renforcent les propositions des grands organismes de proposer des activités de loisirs aux jeunes pour favoriser leur développement lors d’événements difficiles.

Les loisirs, une piste de solution

Pour améliorer la vie et le développement des personnes vivant en situation extrême, l’organisation d’activités de loisirs apparaît comme une piste prometteuse. Dans son Programme d’action mondiale pour la jeunesse, l’ONU insiste sur l’utilité de l’organisation d’activités de loisirs pour lutter contre les problèmes sociaux et les comportements déviants des jeunes.

Cette recommandation est soutenue par une multitude de recherches qui démontrent les liens positifs entre la pratique d’activités de loisirs, le développement psychologique, cognitif, physique et le bien-être psychologique des jeunes.

Le rôle des gouvernements

Or bon nombre de programmes de ces activités, notamment ceux qui utilisent le sport comme outil de développement, ont été mis en place par de petites organisations locales. Ces organisations témoignent souvent des difficultés qu’elles rencontrent à mettre en place des structures et activités pérennes. Elles dépendent, la plupart du temps, des orientations et des financements ponctuels mis en place par les organismes internationaux. On observe souvent la disparition de plusieurs d’entre elles, faute de ressources humaines ou matérielles.

Pourtant, ces programmes d’activités de loisirs vont être d’autant plus importants pour soutenir les populations pendant la crise qui touche la planète entière actuellement. Plus qu’une crise sanitaire, c’est une crise économique, sociale et humaine qui submerge le monde. De nombreux droits humains ne sont pas respectés et les droits des enfants ne sont pas épargnés.

Le secrétaire générale de l’ONU insiste sur l’importance que les droits de tout être humain soient au cœur, non seulement des actions pour contrer la COVID-19, mais aussi des plans de soutien pour la jeunesse. Les programmes d’activités de loisirs peuvent favoriser le développement social des populations en étant des lieux d’accueil, d’écoute, de socialisation, d’entraide et d’éducation.

Les réflexions internationales sur le futur de l’éducation doivent s’orienter sur des solutions pérennes, comme des programmes d’activités de loisirs pour améliorer la vie des personnes évoluant en contextes extrêmes. Ces réflexions devront également prendre en considération les multiples enjeux et défis associés à la mise en place de ces initiatives avec les organismes locaux, les liens de confiance à établir avec les intervenants, le recrutement des bénévoles, les financements structurels et l’engagement des gouvernements.

Laurie Decarpentrie, Doctorante, Département de psychologie, Université du Québec à Montréal (UQAM); Claude Bélanger, Professeur titulaire, Université du Québec à Montréal (UQAM) et Tegwen Gadais, Professor, Département des sciences de l’activité physique, Université du Québec à Montréal (UQAM)

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.