Vincent Yzerbyt, Université catholique de Louvain et Olivier Klein, Université Libre de Bruxelles

Les pays touchés par le coronavirus n’ont pas tous réagi de la même façon à l’arrivée de la maladie sur leur territoire. Mais sa progression s’est révélée fulgurante. Elle contraint aujourd’hui les dirigeants à écouter enfin les expert·es du monde de la santé. Pour juguler la pandémie et permettre aux système de soins de faire face à l’afflux des patients, la méthode de prédilection consiste à limiter de façon drastique les contacts interpersonnels et d’imposer le confinement. Les revues spécialisées autant que les médias parlent de « distanciation sociale ». Tout indique que ne plus côtoyer autrui, éviter les poignées de main, proscrire les embrassades et, de manière générale, s’abstenir de toutes manifestations physiques d’affection permet de freiner la dissémination de la maladie et ainsi de mieux prendre en charge les personnes confrontées à des symptômes graves nécessitant des soins intensifs.

Ceci étant dit, nous invitons aussi tout le monde – responsables politiques, journalistes ou citoyen·ne·s – à prendre leurs distances avec cette appellation inappropriée. Car, enfin, s’il s’agit bien d’instaurer une distance « physique » plus importante qu’à l’accoutumée, il faut de manière tout aussi importante renforcer la proximité sociale entre les gens. C’est en consolidant le lien social, en cultivant les élans de solidarité, en mettant à l’honneur la connivence au sein de la population, que l’on pourra faire face à ce virus. Cet argument est étayé par de longues années de recherche en psychologie sociale.

Anxiété et recherche de contacts… sociaux

Dans une étude datant des années 50, Stanley Schachter s’est demandé comment les gens réagissaient face à l’adversité et, singulièrement, s’ils allaient se montrer grégaires. Il a laissé croire à certaines des participantes de son expérience qu’elles allaient subir une souffrance physique « difficilement tolérable même s’il ne devait y avoir aucune séquelle physique » avant de leur donner le choix d’attendre le démarrage de l’expérience soit seules soit en groupe. Comparées à d’autres personnes averties d’une simple gêne physique, ces participantes anxieuses sont deux fois plus nombreuses à opter pour l’attente en groupe plutôt que seule. Et pourtant, cette recherche du groupe – on pourrait parler de grégarité – n’était pas mue par un désir impérieux de contact « physique ».

Comme le montre une variante de l’étude menée par le psychologue social, s’il s’agit pour les participantes anxieuses de rejoindre un groupe de personnes enrôlées dans une autre expérience et qui n’ont donc aucune idée des affres que les premières traversent, on n’observe plus cette préférence pour l’attente en groupe, bien au contraire. En réalité, au cœur de la démarche réside la volonté d’échanger avec les autres personnes confrontées à la même infortune et l’envie de jauger au mieux la peur ressentie par les uns et les autres. Le besoin de se connecter aux autres, en particulier pour comparer son vécu et pouvoir en prendre ainsi la mesure réelle, est ce qui nous mobilise en tant qu’êtres humains. Dans l’adversité, c’est bien la proximité sociale qui s’avère cruciale.

« With a little help from my friends »

Les conséquences de la proximité sociale ne se limitent pas à la gestion de l’anxiété. Le lien social affecte massivement la santé physique et mentale. De nombreuses données révèlent qu’en matière de mortalité, l’absence de soutien social (l’isolement et l’absence de support) et le manque d’intégration sociale (l’étroitesse du réseau social) constituent des facteurs bien plus déterminants que, par exemple, le fait de fumer, de consommer de l’alcool, d’être sédentaire ou encore de souffrir d’obésité, se plaçant respectivement en 1re et 2e position parmi 11 facteurs (voir figure ci-dessous).

Classement réel et estimé des facteurs de risque pour la santé en fonction de leur nature. Science Direct

On voit aussi sur ce graphique que des individus tout venant interrogés via Mechanical Turk d’Amazon ou Prolific, des plates-formes collaboratives permettant de réaliser des enquêtes, sous-estiment très largement l’impact de ces facteurs, les classant en 11e et 9e position, loin derrière le tabagisme ou l’activité physique.

Tout indique aujourd’hui que les personnes qui appartiennent à plusieurs groupes sociaux et peuvent donc se rattacher à un large éventail d’identités différentes sont mieux armées pour faire face aux coups durs. Bref, les Beatles ne croyaient pas si bien dire lorsqu’ils chantaient que les amis offrent un remède essentiel contre le sentiment de solitude mais aussi les affres de l’échec. Avoir des liens nombreux et des identités multiples à mobiliser en cas de coup dur peut donc littéralement vous sauver la vie. Et pour paraphraser notre collègue John Cacioppo, la solitude tue aussi sûrement que le coronavirus.

Comme la plupart des adolescents vissés sur leur smartphone vous le diront, ce bénéfice du lien social n’exige pas la présence physique des autres membres du groupe ! Une étude a par exemple montré que le partage sur Twitter des émotions à propos d’un événement traumatisant – comme une attaque terroriste – se mue dans les mois qui suivent par une plus grande résilience (avec notamment des émotions plus positives).

L’union fait la force

La coordination de l’action est un autre bénéfice indéniable du lien social. Sans une bonne organisation ou une planification adéquate, il est vain de nourrir de grandes ambitions. Pensez à votre équipe de football favorite ! Un fort sentiment d’appartenance des joueurs à leur équipe (le plus souvent associé à une identité sociale affirmée dans le chef des supporters) permet de transformer une collection d’individualités en un collectif qui gagne.

La cohésion d’un groupe a été étudiée sous des angles divers. Une façon de l’aborder concerne la manière dont les membres d’un groupe se définissent par rapport aux événements. Les femmes et les hommes politiques qui ont marqué l’histoire autant que les dirigeant·e·s d’entreprise charismatiques savent combien il importe de favoriser une lecture groupale de la situation. Les images et les discours sur l’épidémie de coronavirus que l’on rencontre dans les médias et sur les réseaux sociaux, sans doute parce c’est plus facile et plus vendeur auprès du grand public, présentent souvent des oppositions entre individus (se battant par exemple pour le dernier rouleau de papier hygiénique) ou entre des catégories sociales : les « jeunes » (insouciants) contre les « vieux » (à risque), les personnes d’origine asiatique victimes de stigmatisation et, plus récemment, Donald Trump a même accusé les Européens d’être responsables de sa propagation aux États-Unis. Or, le virus ne connaît aucune barrière de classes ou d’appartenance sociale, et tout le monde est susceptible de contribuer à sa diffusion au sein de la communauté. En conséquence, une lutte efficace contre ce fléau exige une prise de conscience collective que cette épidémie est l’affaire de toutes et tous et que nous ne pourrons nous en sortir qu’ensemble.

Cultiver les émotions sociales

Pour inspirer, proposer et coordonner, les personnes qui mènent ce combat (dans les hôpitaux, les maisons de repos, les entreprises mais aussi les cabinets ministériels) auront besoin non pas de distance mais de proximité sociale. Un haut niveau de connivence, un fort sentiment d’appartenance sont impératifs. Pour être en mesure de s’organiser et d’agir ensemble, il s’agit que la plus grande partie d’entre nous appréhende la menace avec « les mêmes lunettes » et que l’inquiétude voire l’angoisse générée par cette situation inconnue puissent être catalysées à travers une action coordonnée et efficace plutôt que par le biais de comportements individuels désordonnés et vains.

Cultiver les émotions sociales peut aider à se mobiliser dans un esprit solidaire afin de veiller au mieux aux intérêts de l’ensemble de la population, en particulier ceux des plus faibles.

On le voit, si le bien-fondé des mesures préventives prises par les autorités politiques en matière de distance physique est indiscutable, les animaux sociaux que nous sommes ne peuvent imaginer une seconde être privés de relations sociales.

C’est précisément lorsque la distance physique s’impose comme ultime recours qu’il y a lieu de maximiser le lien social. Fort heureusement, nous vivons une époque bénie à cet égard. Les médias sont partout, les réseaux sociaux nous offrent un florilège de moyens pour entre en contact avec les membres de notre famille, nos amis, nos proches et nos collègues. L’un de nous a été invité par un couple d’amis à passer un moment de convivialité et d’apéro par Skype interposé.

Les groupes sociaux dédicacés à l’entraide fleurissent sur Facebook pour tenter, par exemple, d’alléger le fardeau des personnes en charge d’enfants ou de malades alors même qu’il faut poursuivre sur le front du (télé-)travail. Les échanges WhatsApp explosent, avec leur lot d’images et de vidéos aussi futiles qu’amusantes. Cette convivialité n’a rien de surprenant. Elle s’appuie sur ce besoin irrépressible qui sommeille en nous, celui d’entretenir nos relations de longue date ou d’en susciter de nouvelles. On comprend bien que l’absence de relations physiques, la distance physique, ne peut s’éterniser mais qu’on ne s’y trompe pas : la proximité sociale est bien ce qui nous sauvera.


Pour aller plus loin, lire le blog d’Olivier Klein sur la psychologie sociale du coronavirus.

Vincent Yzerbyt, Professeur de Psychologie sociale, Université catholique de Louvain et Olivier Klein, Professeur de psychologie sociale, Université Libre de Bruxelles

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

<iframe src="https://counter.theconversation.com/content/134086/count.gif?distributor=republish-lightbox-advanced" width="1" height="1"></iframe>