Dominique Méda, Université Paris Dauphine – PSL

Les chercheuses et les chercheurs qui contribuent chaque jour à alimenter notre média en partageant leurs connaissances et leurs analyses éclairées jouent un rôle de premier plan pendant cette période si particulière. En leur compagnie, commençons à penser la vie post-crise, à nous outiller pour interroger les causes et les effets de la pandémie, et préparons-nous à inventer, ensemble, le monde d’après.


Le risque est grand que la crise sanitaire que nous traversons n’accélère fortement les évolutions en cours dans le monde du travail, sans même que nous puissions prendre le temps d’ouvrir les débats et d’organiser les délibérations pourtant absolument nécessaires.

Premier risque : l’extension, voire la généralisation, du travail à distance. Alors que l’on faisait l’éloge depuis des décennies, du travail relationnel, la peur du contact et la recherche de la distance vont sans nul doute contribuer à restructurer fortement le monde du travail. Deux modalités distinctes sont à prévoir : d’une part, un fort développement du télétravail ; d’autre part, une réorganisation du travail en présentiel visant la diminution des contacts.

Avant la crise sanitaire, le télétravail était peu répandu en France. En 2017, seuls 3 % des salariés déclaraient le pratiquer au moins un jour par semaine, dont plus de 60 % de cadres. Selon une définition large du télétravail, on comptait environ 1,8 million de télétravailleurs en France, soit 7 % des salariés. La crise sanitaire a fait exploser ce chiffre : un quart des salariés était considéré en télétravail à la fin mars 2020, selon l’enquête Acemo spéciale de la Dares.

Interactions insuffisantes

Lors de sa conférence de presse du 19 avril, le premier ministre Édouard Philippe a demandé aux Français de continuer à télétravailler après le 11 mai. Étant donnés l’absence de vaccin et le risque de voir se développer un processus de « stop and go » en matière de confinement/déconfinement, on peut s’attendre à ce que de nombreuses organisations, publiques et privées, revoient assez drastiquement leur organisation pour permettre à un plus grand nombre de salariés d’exercer leur travail à distance de manière durable.

Près d’un salarié sur quatre était en télétravail fin mars 2020. One line man/Shutterstock

Ces derniers semblaient souhaiter un développement du télétravail avant la crise : en 2015, lorsque le premier ministre Manuel Valls avait annoncé un plan national de déploiement du télétravail, plus de 80 % des personnes interrogées par l’agence Odoxa avaient déclaré être favorables à sa mise en œuvre, 59 % souhaitant elles-mêmes télétravailler et beaucoup considérant la méfiance des employeurs comme la principale raison du faible développement de cette forme de travail.

Mais ne risque-t-on pas de passer sans aucun débat d’un trop faible développement du télétravail à une généralisation qui ne manquera pas d’être très problématique ? Certes, à petite dose, le télétravail comporte – pour ceux qui peuvent le pratiquer – de nombreux avantages. Il permet aux salariés d’effectuer moins de déplacements – ce qui est aussi bon pour le climat – et de gagner du temps et de la concentration. Il peut améliorer la conciliation entre travail et famille dans certains cas.

Mais il comporte aussi de très nombreux inconvénients, devenus plus évidents avec sa diffusion récente. Il prive les salariés de certaines dimensions du travail pourtant essentielles : le contact physique, les échanges informels, les interactions, les expressions du visage sont des éléments constitutifs du travail qui ne peuvent durablement disparaître qu’au prix d’une dégradation des conditions d’exercice de l’activité.

Même si des logiciels performants ont permis l’organisation de réunions, la prise de décision, la poursuite du travail, nous avons aussi fait l’expérience du caractère gravement insuffisant des interactions par écran interposé, de la fatigue engendrée par ce type d’échange, de la baisse de concentration qu’elle engendre rapidement, mais surtout des risques inhérents à l’isolement.

Inégalités redupliquées

Qu’il s’agisse des travailleurs – y compris les professeurs qui ont assuré leurs cours de cette manière – ou des élèves et étudiants, tous ont pris conscience du manque que constitue la privation de la co-présence et du collectif de travail. Le télétravailleur est isolé, privé du soutien de ce dernier, seul face à une éventuelle surcharge de travail ou à des consignes floues, incapable de voir comment réagissent les collègues, de bénéficier de leur aide, de se mobiliser éventuellement.

Par ailleurs, l’expérience du télétravail a également mis en évidence le considérable brouillage entre vie personnelle et vie professionnelle engendré par le télétravail : la présence de la famille, notamment de jeunes enfants, mais aussi d’autres adultes, interfère avec le travail et entraîne des chevauchements des différentes sphères les unes sur les autres.

L’exiguïté des logements, la biactivité, le nombre insuffisant d’équipements constituent autant de phénomènes aggravants qui ne font souvent qu’entraîner la reduplication des inégalités à l’œuvre dans la société : gageons que les études en cours mettront en évidence que le déséquilibre dans la prise en charge des activités domestiques et familiales entre les hommes et les femmes se sera accru durant le confinement.

La frontière entre vie familiale et vie professionnelle disparaît avec le confinement. One line man/Shutterstock

Les organisations dont la vocation est d’accueillir massivement du public et ayant réussi à mettre en place le travail à distance vont être fortement incitées à mettre en place rapidement des changements permettant de faire face durablement à la forte incertitude des prochains mois. Une fois ceux-ci implémentés, il sera difficile de revenir en arrière. On pense évidemment aux universités et aux établissements d’enseignement qui sont parvenus ces dernières semaines à assurer en grande partie les cours et s’interrogent sur les modalités de la prochaine rentrée universitaire.

Plusieurs établissements ont déjà annoncé que celle-ci se ferait en travail à distance : la tentation sera grande ensuite – étant données notamment les difficultés rencontrées en matière de locaux – de conserver un régime sinon de tout distanciel au moins mixte – qui transformerait de fond en comble la pratique de l’enseignement. Il est impossible que de tels enjeux soient soustraits au débat.

Qu’il s’agisse du développement du télétravail ou du travail en présentiel, la distance sera de mise : un pas déterminant risque donc d’être franchi dans le processus déjà en cours d’individualisation du travail qui transforme peu à peu ce dernier en une série d’opérations individuelles réalisées selon des scripts précis.

Retaylorisation et rehiérarchisation

C’est une étape supplémentaire du déploiement du numérique dans le travail que nous risquons de connaître avec la diffusion massive de mécanismes de surveillance et de contrôle, mais aussi des scripts organisant pour chacun le travail de façon prédéterminée à l’aide de logiciels découpant le travail en tâches précises et le schématisant grâce à des algorithmes.

La retaylorisation, la tâcheronisation, l’algorithmisation du travail risquent donc de se déployer massivement à tous les niveaux et dans tous les espaces, dans les entrepôts, dans les métiers du contact et dans le travail à distance. Le tout avec des applications appartenant le plus souvent à des entreprises américaines, ce qui constitue un risque majeur pour notre indépendance et la propriété de nos données.

Le deuxième risque est de voir la séparation et la hiérarchisation entre les différents métiers déjà en cours s’aggraver dans une sorte de rehiéarchisation de la société, voire comme l’explicite le juriste Alain Supiot, de « reféodalisation ». Devant les risques engendrés par le contact, la division sociale du travail entre « sale » boulot et professions protégées ne devrait pas manquer de s’approfondir.

Depuis quelques années, la tâche a ainsi été déléguée aux livreurs d’apporter leur repas à ceux qui disposent des revenus nécessaires pour s’acheter le temps des autres. De nouvelles domesticités se mettent en place, qui profitent des inégalités de rémunération et des différences de valeur de l’heure de travail.

Le numérique avait déjà permis d’organiser un tel processus pour la livraison des biens et services commandés par Internet, qu’il s’agisse de la livraison des courses alimentaires ou de biens et services plus élaborés. L’achat à distance va sans nul doute connaître une forte augmentation, concentrant la charge et le risque du contact sur les travailleurs œuvrant dans des entrepôts où s’accentueront la commande vocale et les dispositifs permettant de ne pas se croiser, d’une part, et des livreurs en bout de chaîne assumant le contact avec le client, d’autre part.

De nombreux livreurs travaillent actuellement sous le statut d’autoentrepreneur, comme l’exigent les plates-formes. One line man/Shutterstock

Rappelons qu’une grande partie des livreurs travaille actuellement pour des plates-formes qui exigent d’eux qu’ils prennent le statut d’autoentrepreneur – ce qui les prive de la protection du code du travail, de l’accès à l’assurance chômage, des dispositions protégeant leur santé. La Cour de cassation a pourtant récemment rappelé dans sa décision du 4 mars que le statut d’indépendant de ces travailleurs était « fictif » et que leurs conditions de travail faisaient bien d’eux des salariés.

Quant aux autres travailleur.e.s, dont le métier consiste précisément à être au contact d’autres humains, notamment les auxiliaires de vie, les aides à domicile, les aides-soignantes, les caissières, la crise a révélé en même temps que leur immense utilité la sous-rémunération chronique de leur activité : majoritairement exercés par des femmes, qui travaillent souvent à temps partiel subi, ces métiers présentent des salaires nets médians à temps complet entre 1300 à 1500 euros.

Un risque de segmentation de la société

Les conditions de travail sont souvent très dures, comme en témoigne par exemple le rapport Libault qui signale la fréquence et la gravité des accidents du travail et maladies professionnelles parmi les plus de 830 000 personnes (en ETP) qui travaillent auprès des personnes âgées dépendantes.

Le fossé risque de s’agrandir entre des travailleurs protégés par le travail à distance et des travailleurs au contact très peu payés pour assurer les tâches de plus en plus risquées, avec probablement de moins en moins de mélange entre ces différentes catégories, ce qui accroîtra encore la segmentation de la société et l’entre-soi.

Une étude américaine a mis en évidence la surreprésentation parmi les travailleurs en première ligne des femmes, des personnes de couleur et des personnes aux revenus les plus modestes. Les statistiques de surmortalité en Seine-Saint-Denis semblent ainsi confirmer la plus grande vulnérabilité de ceux qui sont à la fois à faibles revenus – et qui présentent le plus souvent des pathologies comme l’obésité, le diabète ou l’hypertension, facteurs de co-morbidité du Covid-19 – et en première ligne. Comme les épidémiologistes Kate Pickett et Richard G. Wilkinson l’avaient mis en évidence, il existe un lien fort entre les inégalités de revenus et les indicateurs sociaux et de santé.

La crise a révélé la sous-rémunération chronique de métiers indispensables comme les aides-soignantes. One line man/Shutterstock

Si nous voulons éviter à la fois de franchir une étape supplémentaire dans l’atomisation et la déshumanisation du travail, – qui étaient déjà bien amorcées avec l’automatisation et la plate-formisation du travail –, et d’être submergés par la très forte augmentation du chômage qui ne manquera pas d’accompagner la crise économique qui s’annonce, plusieurs mesures s’avèrent nécessaires.

Oui, autonomie et protection sont conciliables

Le télétravail mérite d’être étendu avec une fréquence raisonnable (sans doute pas plus de trois jours par semaine), mais imposer sa généralisation à haute fréquence serait une grave erreur. De même, l’enseignement en présentiel doit rester la norme : si l’enseignement à distance, les MOOC, et un certain nombre d’innovations pédagogiques permettant de préparer, d’enrichir et d’améliorer le travail en présentiel sont souhaitables, il ne peut être question, pour la qualité même de l’enseignement, de réduire fortement la place du présentiel.

Plus généralement, il nous faut mener un débat de fond sur la place du numérique dans le travail. Alors qu’ils sont à la recherche de plus d’autonomie, trop de salariés voient désormais leurs pratiques strictement prescrites par le biais du numérique. L’inspection du travail devrait pouvoir sanctionner voire interdire des pratiques qui organisent une individualisation et une déshumanisation évidentes du travail.

En ce qui concerne les métiers de contact, qui se sont révélés les plus utiles socialement, mais qui font trop souvent partie des métiers déconsidérés (une large partie est regroupée dans la catégorie « emplois non qualifiés »), plusieurs mesures devraient être prises. Concernant les livreurs et plus généralement les travailleurs des plates-formes, il est urgent de ramener la plupart d’entre eux sous la protection du code du travail : une proposition de loi du groupe communiste, républicain, citoyen et écologiste (CRCE) doit être prochainement mise en discussion au Sénat. Elle organise le rapatriement de la plupart des travailleurs des plates-formes dans le septième livre du code du travail, ce qui permettrait de les assimiler aux salariés et de les faire profiter de la plupart des dispositions du code du travail.

Les différentes innovations pédagogiques ne pourront jamais remplacer l’enseignement en présentiel. One line man/Shutterstock

Contrairement à ce que prétendent les dirigeants des plates-formes – qui profitent honteusement d’une situation de dumping social et de concurrence déloyale puisqu’ils ne payent pas de cotisations sociales et n’assument aucune des obligations imposées par le code du travail –, l’autonomie légitimement revendiquée par les travailleurs des plates-formes est parfaitement conciliable avec la protection du code du travail. Une telle politique permettrait une moralisation du secteur : seules les entreprises capables de proposer des conditions de travail décentes à leurs salariés pourraient continuer de proposer des services.

Quant aux travailleur.e.s en contact dont le travail est chroniquement sous-rémunéré, c’est un devoir moral, mais aussi l’intérêt bien compris de la société que d’augmenter leurs rémunérations – en proportion de leur utilité.

D’une part, parce que la qualité de l’emploi est manifestement un élément de la résilience de nos concitoyens (les mauvaises conditions de travail participent à la fragilisation de la population, donc à la vulnérabilité aux virus et plus généralement aux crises) ; d’autre part, parce que les métiers dont il est question font face pour certains à de fortes difficultés de recrutement – précisément dues aux mauvaises conditions de travail et de rémunération –, alors même que les besoins de main-d’œuvre ne vont faire que croître : les effectifs nécessaires pour s’occuper des personnes âgées en perte d’autonomie devraient augmenter de 20 % selon le rapport Libault.

Créer des millions d’emplois durables et utiles

On objectera sans doute que le nombre de personnes concernées constitue un obstacle de taille à cette augmentation : en effet, les aides-soignantes étaient 600 000 en 2014, les aides à domicile et aides-ménagères, 540 000, les caissières et personnels de vente près de 300 000, les agent.e.s d’entretien 1,4 millions… et les caisses de l’État et des entreprises bien vides.

C’est donc bien à un resserrement de la hiérarchie des salaires, prenant la forme à la fois d’une augmentation des plus bas salaires – sous la forme notamment d’une révision des classifications comme le suggèrent les économistes Séverine Lemière et Rachel Silvera – et d’une limitation drastique des plus hautes rémunérations, soit sous la forme de dispositifs internes aux professions soit par le biais de la fiscalité et notamment l’introduction de nouvelles tranches d’impôt sur le revenu, que nous devrons procéder.

Mais la question à laquelle nous allons être très rapidement confrontés est celle de l’explosion du chômage. La tentation sera forte pour les gouvernements d’opérer une relance « brune » (entraînant une augmentation de l’usage des énergies fossiles et donc des émissions de gaz à effet de serre), qui aggravera la crise climatique – dont les effets seront, n’en doutons pas, bien pires que ceux de la crise que nous traversons, notamment parce que nos capacités de production, nos réseaux d’énergie, de télécommunications, nos infrastructures… seront dégradés ou gravement endommagés par les cyclones, incendies, sécheresses, inondations qui accompagneront la crise écologique.

Une relance visant à rattraper la croissance perdue pendant le confinement entraînerait une hausse des émissions de gaz à effet de serre qui aggraverait la crise climatique. One line man/Shutterstock

C’est donc tout au contraire une relance verte que nous devons organiser dès aujourd’hui, qui certes creusera encore un peu plus la dette et les déficits, mais qui nous permettra des économies ainsi que le renforcement de nos capacités de production. Cet engagement dans la reconversion écologique de nos sociétés, accompagné de l’adoption de pratiques de sobriété devrait pouvoir permettre la création de millions d’emplois durables et utiles.

Le défi est de mettre en place les politiques et dispositifs nécessaires pour que les transitions qui s’étaleront sur une vingtaine d’années se fassent sans passage par le chômage grâce notamment à une garantie d’emploi organisée par l’État sur le modèle du Civilian Conservation Corps (mis en œuvre par Roosevelt qui avait transformé l’État fédéral américain en employeur en dernier ressort de millions de jeunes hommes, mobilisés notamment au service de projets environnementaux). La relocalisation d’une partie de nos activités devrait s’accompagner d’une forte démocratisation des organisations de travail facilitant la satisfaction des besoins sociaux dans le cadre d’une société post-croissance.

La reconversion écologique de nos sociétés apparaît donc non seulement comme le seul moyen d’éviter une dégradation inimaginable de nos conditions de vie, mais aussi comme une manière radicale de repenser le travail et l’emploi.


Derniers ouvrages parus : Eric Heyer, Pascal Lokiec, Dominique Méda, « Une autre voie est possible » (Flammarion, 2018) ; Sarah Abdelnour, Dominique Méda, « Les nouveaux travailleurs des applis » (PUF, 2019).

Dominique Méda, Directrice de l’IRISSO – UMR CNRS 7170, Université Paris Dauphine – PSL

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.