Valérie Rosoux, Université catholique de Louvain; Aline Cordonnier, Université catholique de Louvain et Pierre Bouchat, Université catholique de Louvain

Photo : Libération de Bruxelles par les Britanniques, 4 septembre 1944.

Le cas belge partage une caractéristique commune à tous les États qui ont été dévastés par la Seconde Guerre mondiale. Il démontre qu’après une guerre, on ne compte pas en années, mais en générations. Septante-cinq ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, celle-ci demeure bel et bien présente dans le débat public. À côté de cette caractéristique propre à l’Europe entière, le plat pays a certaines spécificités propres, à commencer par son caractère profondément divisé. Depuis des décennies, l’identité nationale belge est fragilisée par un conflit linguistique qui s’enracine à maints égards dans l’histoire, d’où le caractère potentiellement explosif de toute référence au passé. Sous cet angle, les souvenirs liés à la Seconde Guerre mondiale posent une question fondamentale : comment représenter le passé quand il continue de diviser ?

Représentations incompatibles de la collaboration

Parmi tous les contentieux liés à la Seconde Guerre mondiale, la mise en récit de la collaboration semble cristalliser les conflits mémoriels qui déchirent la Belgique. Quelques données historiques méritent ici d’être rappelées. Le pourcentage de Belges condamnés pour faits de collaboration s’élève à 0,64 % de la population (0,73 % de la population néerlandophone et 0,52 % de la population francophone). À la fin de la guerre, près de 100 000 individus (1,20 % de la population) font l’objet d’une procédure pénale ou d’une autre forme de sanction telle que la privation des droits civiques.

Dès 1945, des voix s’élèvent en Flandre pour réclamer la prise en compte de circonstances atténuantes pour les collaborateurs flamands qualifiés non pas de traîtres mais d’idéalistes. Du côté francophone, à l’inverse, on exige une répression sévère et sans concession, toute proposition d’amnistie étant systématiquement rejetée. Les milieux nationalistes flamands présentent cette intransigeance francophone comme la confirmation que l’État belge – longtemps représenté par l’élite francophone – est injustement sévère vis-à-vis des Flamands. Cette représentation se base sur un sentiment d’injustice et de mépris. Elle gagne progressivement toute une frange de l’opinion publique néerlandophone.

Cette polarisation révèle l’existence de représentations non seulement divergentes, mais aussi incompatibles du passé. Les historiens (qu’ils soient belges ou étrangers) ont déconstruit la fausse dichotomie qui séparerait d’une part une Flandre collaborationniste et d’autre part un monde francophone unanimement résistant. Mais rien n’y fait. Les émotions associées à la Seconde Guerre mondiale, qu’il s’agisse d’humiliation, de ressentiment, de honte ou encore de culpabilité, perdurent. Ce qui apparaît comme un mythe sur le plan historiographique garde donc une efficacité redoutable sur la scène politique.

Des deux côtés de la frontière linguistique, la simple évocation de la Seconde Guerre mondiale permet la disqualification de l’adversaire politique. En octobre 2014, pour ne prendre qu’un exemple, l’évocation du « bruit de bottes » au sein du gouvernement belge nouvellement formé déclenche une véritable polémique. La critique, formulée par une représentante socialiste francophone, repose sur les liens qui existent entre certains membres du parti nationaliste flamand N-VA et d’anciens collaborateurs.

Sur le plan idéologique, le fossé qui sépare les deux grandes communautés du pays est particulièrement manifeste depuis les dernières élections de mai 2019 qui ont vu la victoire de la gauche en Wallonie et de la droite nationaliste en Flandre. Depuis lors, aucune coalition gouvernementale n’a pu être formé e en dépit d’une année entière de négociations politiques.

Croisement des données

Sachant que les récits publics de la Seconde Guerre mondiale ressemblent à un jeu d’ombres chinoises qui varie selon le niveau de pouvoir (fédéral ou régional) et les partis en présence, une question principale se pose : dans quelle mesure les récits publics du passé ont-ils une quelconque portée ? Influencent-ils, en d’autres mots, les souvenirs vécus et transmis par les individus ?

Pour répondre à cette interrogation, une équipe de recherche pluridisciplinaire (histoire, psychologie, sciences politiques) s’est mise en place dans les deux principales communautés du pays (Université catholique de Louvain, Université de Gand et CegeSoma, centre de recherche fédéral essentiellement consacré à l’histoire du XXe siècle). Les recherches menées par cette équipe permettent de croiser les données récoltées à partir de deux méthodes heuristiques principales, à savoir les enquêtes et les entretiens. Pour mesurer les décalages ou, au contraire, les recouvrements entre récits publics du passé et mémoires individuelles, une enquête fut menée des deux côtés de la frontière linguistique.

Les résultats de l’enquête confirment que les positions adoptées à l’égard de la Seconde Guerre mondiale varient non seulement en fonction des générations, des appartenances politiques, mais aussi des appartenances communautaires. L’une des données les plus intéressantes concerne l’attitude de la génération la plus jeune (individus nés après 1983) à l’égard de la question de l’amnistie des collaborateurs. Contrairement aux individus plus âgés pour lesquels la polarisation est nette entre Flamands largement favorables à l’amnistie et francophones presque unanimement opposés à celle-ci, les jeunes Flamands soutiennent de moins en moins les appels à l’amnistie, tandis que les jeunes francophones se positionnent de manière nettement moins tranchée que leurs aînés. Une forme de convergence entre les deux côtés de la frontière linguistique est donc perceptible à l’égard de cette question. Bien qu’elle semble a priori contradictoire avec l’intensité des polémiques qui se succèdent sur la scène politique, cette évolution des représentations sociales laisse penser qu’une forme d’apaisement n’est pas totalement exclue.

Ces réflexions sont aujourd’hui confrontées à une série d’entretiens menés auprès de trois générations de néerlandophones et de francophones issus de familles directement liées à la résistance ou à la collaboration durant la Seconde Guerre mondiale. Au final, ce sont 196 individus qui ont témoigné de leur passé familial pendant parfois plus de deux heures. Ces données particulièrement riches permettent de mieux comprendre les mécanismes de transmission intergénérationnelle et par là, les lignes de fracture qui secouent régulièrement le pays.

Parmi les résultats les plus frappants de cette étude, signalons la difficulté de trouver des familles francophones liées à la collaboration. Alors que de nombreuses familles néerlandophones étaient facilement repérables et ouvertes à la discussion, les familles francophones ont souligné combien la question relevait toujours du tabou. Ainsi, dans de nombreuses familles francophones, certains membres refusaient de participer alors que d’autres n’avaient simplement jamais été mis au courant du passé collaborationniste de leur aïeul. Ce type de réactions montre que si la collaboration est perçue par un grand nombre de néerlandophones comme un phénomène ambivalent, elle demeure l’objet d’une stigmatisation ressentie comme très élevée du côté francophone.

Un autre enseignement du projet résulte des limites d’une division stricte entre néerlandophones et francophones. De nombreux cas de familles bilingues ne peuvent rentrer dans ces cases. De la même façon, le cas des familles germanophones (77 000 sur une population de 1 146 0000 Belges), extrêmement marquées par la Seconde Guerre mondiale, mérite quant à lui une recherche tout à fait spécifique. Enfin, le cas des personnes qui ont immigré en Belgique après la Guerre montre vite les limites d’un exercice braqué sur une division binaire.

Quand le « post-conflit » s’achève-t-il ?

En Belgique comme ailleurs, c’est bien dans le temps long qu’il s’agit d’observer les enjeux de mémoire. L’expression « post-conflit » fait certes l’objet d’un large consensus dans le champ des relations internationales. Les manuels s’y réfèrent. Praticiens et chercheurs l’utilisent pour distinguer ce qui relève de la prévention, de la résolution et de la transformation des conflits. Le cas belge comme d’autres nous pousse à nous interroger. Quand se situe-t-on dans l’après-conflit ? Quand les vainqueurs et les vaincus cessent-ils de l’être ? Combien de décennies sont-elles nécessaires pour échapper à la tyrannie du passé ? Ces questions essentielles nous incitent à multiplier les jeux d’échelle, à dépasser les barrières disciplinaires et à franchir les frontières – qu’elles soient linguistiques ou nationales.

Valérie Rosoux, Professeur de relations internationales – Memory Studies, maître de recherches FNRS, Université catholique de Louvain; Aline Cordonnier, Chercheuse postdoctorante SSH/IPSY — Psychological Sciences Research Institute, Université catholique de Louvain et Pierre Bouchat, Chargé de cours à la faculté de psychologie et des sciences de l’éducation, Université catholique de Louvain

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.