Photo:Le parc national du Virunga, en République démocratique du Congo. GRID-Arendal/Flickr, CC BY-NC-SA

Charles Doumenge, Cirad

D’ici à 2030, la communauté internationale s’est fixé pour objectif de protéger et de conserver au moins 30 % de la planète, en mettant un accent particulier sur les régions importantes pour la biodiversité.

Cet objectif sera discuté et approuvé lors de la prochaine conférence mondiale de la Convention sur la diversité biologique, la COP-15 qui aura lieu en Chine en avril 2022. Ce sujet est également très présent dans les débats qui ont lieu en ce début septembre 2021 au congrès mondial de la nature, à Marseille.

Des aires protégées pour la biodiversité

Si la décennie 2010-2020 des Nations unies pour la biodiversité a marqué quelques avancées, celles-ci restent encore très en deçà des ambitions premières.

L’augmentation d’événements climatiques extrêmes, la perte régulière de biodiversité, l’épidémie mondiale de Covid-19 seront-elles suffisantes pour que la communauté internationale prenne enfin les mesures qui s’imposent, en mettant la protection de la vie au cœur de toute décision ?

Dans ce contexte, les aires protégées constituent l’un des outils privilégiés de protection de la biodiversité et des services que celle-ci rend aux sociétés humaines. L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), qui fait office de référence internationale, en propose la définition suivante :

« Une aire protégée est un espace géographique clairement défini, reconnu, dédié, géré, par des moyens légaux et d’autres moyens efficaces, pour parvenir à la conservation à long terme de la nature avec les services écosystémiques et les valeurs culturelles associés. »

Depuis des millénaires, soustraire des zones à une exploitation excessive

Les êtres humains ont toujours cherché à protéger des territoires particuliers, sous différentes formes, de manière temporaire ou permanente. Les premières lois de protection de forêts connues auraient été édictées en Mésopotamie, près de 2700 ans av. J.-C., mais d’autres exemples existent en Égypte ou en Inde, par exemple.

Il s’agissait souvent de protéger la forêt ou la faune d’une exploitation trop forte. Laisser aux arbres ou aux animaux le temps de se régénérer ou de se reproduire, leur permettent de protéger à leur tour les êtres humains à qui ils fournissent de nombreux biens et services (bois pour le feu ou la construction, viande pour se nourrir, végétaux pour se soigner…). Dans d’autres cas, il s’agit de restreindre l’accès à des sites particuliers, sacrés ou nécessaires à l’accomplissement de rites spécifiques, révélant ainsi les liens étroits et anciens entre nature et culture.

Les aires protégées, au sens actuel du terme, sont quant à elles apparues dans la seconde moitié du XIXe siècle. Parmi ces premières aires protégées figurent la « réserve artistique » de la forêt de Fontainebleau, créée en France en 1861, le parc régional du Yosemite, en 1864, et le parc national du Yellowstone, en 1872, tous deux aux États-Unis.

Aujourd’hui, des aires protégées existent dans presque tous les pays du monde.

Les vieux chênes du Bas-Bréau (1864) par le peintre Théodore Rousseau. Dès 1853, certaines zones de la forêt de Fontainebleau (Bas Bréau, Cuvier Châtillon, Franchard, Apremont, la Solle, mont Chauvet) sont soustraites à l’action des forestiers à la demande des artistes. Wikimedia

Le tournant du XXᵉ siècle

C’est au cours de la seconde partie du XXe siècle que le nombre et les superficies des aires protégées ont augmenté de manière significative, afin de répondre aux pressions croissantes sur les ressources naturelles, les écosystèmes et les paysages.

Aujourd’hui, il existe plus de 265 000 aires protégées établies ou proposées de par le monde, couvrant 15,7 % des terres et 7,7 % des mers. Chacun d’entre nous en a une près de chez soi ou en a certainement visité une, en France ou ailleurs dans le monde.

La carte ci-dessous présente la répartition des aires protégées au niveau mondial. Cette répartition évolue constamment à mesure que les pays créent de nouvelles aires protégées. Actuellement plus de 22,5 millions de km2 sur terre et 28,1 millions de km2 en milieux marins et côtiers sont aujourd’hui protégés. Des informations détaillées sur chaque aire protégée sont disponibles sur le site Protected Planet.

Les caractéristiques des aires protégées varient d’une région à l’autre et entre les pays au sein d’une même région. En Europe, elles sont relativement petites en taille, mais très nombreuses ; elles bénéficient aussi souvent de plusieurs types de protection légale.

En France, par exemple, le parc naturel régional de la Camargue est aussi un site Ramsar (zone humide d’intérêt international), une réserve de la biosphère (intégrée dans le programme l’homme et la biosphère de l’Unesco) et un site communautaire d’importance (relevant des directives habitats et oiseaux de l’Union européenne).

Ailleurs, comme sur le continent africain, les aires protégées sont moins nombreuses, mais plus vastes. https://www.youtube.com/embed/w3sZ3Vh-mDQ?wmode=transparent&start=0 Parc naturel régional de Camargue, immersion dans les marais du Vigueirat (Provence–Alpes–Cote d’Azur, 2015).

Si l’objectif principal de protection de la biodiversité y subordonne toute autre activité, d’autres objectifs de gestion peuvent y être associés, y compris l’utilisation durable de certaines ressources naturelles. Comme cela est trop souvent répété de manière erronée, les aires protégées ne constituent pas des mesures de « mise sous cloche » : elles peuvent être gérées pour une utilisation durable des ressources naturelles et elles sont connectées avec les territoires environnants.

Différentes catégories d’aires protégées

Si tous les parcs nationaux sont des aires protégées, toutes les aires protégées ne sont pas des parcs nationaux.

L’UICN distingue ainsi six catégories d’aires protégées en fonctions de leurs objectifs de gestion (par ordre décroissant de mesures de protection) : les réserves naturelles intégrales, les parcs nationaux, les monuments naturels, les zones de gestion d’habitats particuliers ou d’espèces, les paysages protégés, les aires protégées pour une utilisation durable des ressources naturelles.

Les parcs nationaux, territoires emblématiques et lieux d’activités touristiques importantes, constituent la catégorie d’aire protégée la plus connue du grand public. On peut citer ici le parc national des Virunga, en République démocratique du Congo, qui renferme une très riche biodiversité et l’un des sites incontournables du tourisme de vision des gorilles de montagne.

Créés pour la protection d’une biodiversité riche et originale (souvent en danger de disparition), pour le développement touristique et la recherche scientifique, ces zones bannissent toute exploitation des ressources.

La catégorie V de l’UICN (les paysages protégés) inclut pour sa part les parcs naturels régionaux français, à l’image du parc naturel régional des grands causses, protégeant à la fois un patrimoine naturel et culturel riche et varié, tout en favorisant un projet de développement durable d’un territoire rural anciennement habité. https://www.youtube.com/embed/a2sLcnAWjIs?wmode=transparent&start=0 Série sur les curiosités du parc naturel régional des Grands Causses (Parc Grands Causses, 2019).

Le tourisme représente un élément important de création de ces zones tout comme la préservation d’espèces, d’écosystèmes et de fonctions écologiques ainsi que de paysages façonnés par les activités humaines, dont on souhaite perpétuer les équilibres.

La catégorie VI (les aires protégées pour une utilisation durable des ressources naturelles), la plus récente, est apparue dans les années 1990. Ces territoires sont explicitement créés en vue de gérer la biodiversité afin qu’elle assure un flux durable de biens et de services aux communautés humaines, à travers une utilisation non industrielle des ressources naturelles.

C’est le cas des réserves extractivistes (d’où l’on peut extraire des ressources naturelles de manière durable). Elles sont particulièrement étendues au Brésil, dont la plus grande d’entre elles, la réserve Verde para sempre, située dans l’État du Pará (nord du pays) et créée en 2004.

Une variété d’aires protégées à mobiliser plus largement

Les réseaux d’aires protégées, ayant augmenté de manière importante depuis la conférence de Rio de 1992, répondent mieux aux besoins de protection de la biodiversité et de maintien des fonctions écologiques des écosystèmes (protection des sols, régulation des précipitations nécessaires à l’agriculture, etc.).

Leur variété autorise l’ajustement à de nombreuses situations locales spécifiques, mais cette richesse de solutions est encore trop rarement mise en œuvre par les pays. Un cadre de gestion mal adapté peut entraîner des effets négatifs, contrariant les intentions affichées de protection.

C’est le cas, par exemple, du parc national du Simien, en Éthiopie : la logique de création de cette aire protégée, d’exclusion des communautés rurales vivant auparavant dans cet espace, entraîne des conflits entre ces populations et les administrations, conflits récurrents depuis plusieurs dizaines d’années.

Sortir de cette logique d’exclusion, en changeant le statut de conservation de l’aire protégée, pourrait toutefois permettre de trouver un équilibre entre les usages humains et la protection des espèces ayant suscité la création du parc.

Les aires protégées favorisent aussi l’adaptation aux changements climatiques et le développement durable des sociétés rurales qui vivent en périphéries, souvent très pauvres. La faune et la flore offrent ainsi des opportunités d’écotourisme et d’exploitation durable des certaines ressources.

Loin des images figées encore trop souvent véhiculées, les aires protégées constituent des outils de gestion à mettre au cœur de toute décision d’aménagement du territoire et d’exploitation des ressources naturelles.


Marine Deguignet (UICN, programme Biopama) a participé à la rédaction de cet article. Financé par l’Union européenne, le programme Biopama a publié deux ouvrages sur les aires protégées d’Afrique centrale et celles d’Afrique orientale et australe.

Charles Doumenge, Chercheur en écologie et gestion des forêts tropicales, Cirad

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.