Sabine de Bosscher, Université de Lille

Pour tenter de comprendre le sexisme et ses effets, les psychologues peuvent se référer à la notion de sexisme ambivalent, qui est sous-tendu par deux dimensions, le sexisme bienveillant et le sexisme hostile.

Le sexisme hostile et le sexisme bienveillant sont tous deux des idéologies prescriptives de sexe, mais qui sont différemment associés aux stéréotypes positifs et négatifs à l’égard des femmes. Ce sont les deux faces de la même pièce, le sexisme.

Si le sexisme bienveillant est la « carotte » qui incite les femmes à rester dans des rôles traditionnels, le sexisme hostile est le « bâton » qui les punit quand elles résistent.

Ainsi, la théorie du sexisme ambivalent met en exergue la manière avec laquelle des attitudes perçues comme favorables aux femmes renforcent et confortent leur subordination. Allié avec le sexisme hostile, le sexisme bienveillant permettrait ainsi de justifier et de maintenir l’organisation sociale existante.

Une forme de sexisme mieux acceptée

En effet, il est davantage accepté par les femmes, car il n’est en général pas identifié comme un préjugé. En outre, les « avantages » qu’il promet (adoration, protection par exemple) pourraient expliquer sa plus grande acceptation. Le sexisme hostile, lui, permet, au travers de caractérisations désobligeantes des femmes, de justifier le pouvoir masculin, les rôles de sexe traditionnels et l’exploitation par les hommes des femmes comme objets sexuels.

Le sexisme bienveillant, même s’il se fonde sur des justifications plus aimables, plus douces, plus « romantiques » de la domination masculine, prescrit néanmoins des rôles de sexe. Si le sexisme hostile et le sexisme bienveillant peuvent différer, ils partagent des hypothèses communes selon lesquelles les femmes sont le sexe faible.

Ces deux formes de sexisme sont reliées, car elles partagent trois composantes, qui comportent chacune un aspect hostile et un aspect bienveillant : le pouvoir, la différenciation de sexe et la sexualité.

Idéologies paternalistes

Ainsi les différences de pouvoir entre les sexes sont rationalisées au travers des idéologies de paternalisme. L’aspect hostile renvoie au paternalisme dominateur, qui est la croyance que les femmes doivent être contrôlées par les hommes. Le paternalisme protecteur constitue l’aspect bienveillant de cette idéologie paternaliste : du fait de leur autorité plus grande, de leur pouvoir et de leur force physique, les hommes devraient protéger et soutenir les femmes. Cette protection est plus forte envers les femmes dont les hommes sont dépendants, dans un couple par exemple, ou pour lesquelles ils ressentent un sentiment de propriété (c’est-à-dire épouses, mères, filles).

Rôles stéréotypés

La différenciation de sexe complémentaire se réfère à l’aspect bienveillant des vues traditionnelles sur les femmes et leur assigne des traits cohérents avec les rôles de sexe traditionnels. Les femmes sont vues comme dotées de traits favorables (telle la pureté) qui complètent les caractéristiques stéréotypiquement masculines reflétant le rôle au travail des hommes (la compétition). La différenciation de sexe compétitive est l’aspect hostile de cette idéologie. Grâce aux stéréotypes négatifs envers les femmes, les hommes ont longtemps cultivé leur confiance en eux en se croyant meilleurs que l’autre moitié de la population.


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C’est une stratégie assez commune par laquelle les membres d’un groupe augmentent leur estime d’eux-mêmes grâce à des croyances désobligeantes à l’égard des autres groupes.

Sexualisation et idéalisation

Le désir sexuel des hommes et leur respect des femmes sont la dernière composante des attitudes sexistes ambivalentes. L’hétérosexualité porte à la fois des connotations hostiles et bienveillantes. L’hostilité hétérosexuelle reflète la tendance à voir les femmes seulement comme des objets sexuels. Elle est couplée à la crainte qu’elles puissent utiliser l’attraction sexuelle pour gagner du pouvoir sur les hommes. À l’inverse, l’hétérosexualité intime idéalise les femmes, qui sont considérées comme des partenaires romantiques nécessaires à un homme pour être « complet ».

Glick et Fiske (1997) proposent de mesurer le niveau de sexisme ambivalent à l’aide d’un inventaire, qui se compose de 22 items, 11 items pour la sous-échelle de sexisme hostile (exemples : « Les femmes sont trop rapidement offensées », « Il y a beaucoup de femmes à qui cela plaît d’exciter les hommes en semblant sexuellement intéressées pour ensuite refuser leurs avances ») et 11 pour celle de sexisme bienveillant (exemples : « Lors d’une catastrophe, les femmes doivent être sauvées avant les hommes », « Les femmes, comparées aux hommes, ont tendance à faire preuve d’un plus grand sens moral », « Quel que soit son niveau d’accomplissement, un homme n’est pas vraiment « complet » en tant que personne s’il n’est pas aimé d’une femme ») et qui a été traduit en français.

Selon une étude réalisée dans 19 pays différents, les différences entre pays sont plus marquées sur l’échelle de sexisme hostile que sur celle de sexisme bienveillant. Elles peuvent être rattachées à des données obtenues auprès des Nations-Unies indiquant que, dans les pays affichant un sexisme hostile plus élevé, l’égalité entre les sexes est faible (en matière de revenus et de postes à responsabilité occupés). Pour Moya, Poeschl, Glick, Paez et Fernandez Sedano (2005), il existerait un lien entre sexisme ambivalent et d’autres variables, tels le faible niveau de développement humain, les faibles scores en féminité ou, encore, le moindre respect des droits civils.

Même si le sexisme bienveillant est mieux accepté et passe plus facilement inaperçu, cela n’empêche pas les femmes d’y être sensibles, comme en témoigne son impact négatif sur leurs performances lors de simulation de tests de recrutement par exemple. Des femmes, confrontées à un discours sexiste bienveillant, réalisent des performances inférieures à celles qui sont exposées à un discours neutre, voire hostile. Vescio, Gervais, Snyder et Hoover (2005) montrent que le comportement condescendant en lien avec le sexisme bienveillant d’hommes placés dans une position supérieure envers les femmes placées dans une position inférieure affecte ces dernières, induisant de la colère et de moins bonnes performances.

Pour Jones, Stewart, King, Morgan, Gilrane et Hylton (2014), le sentiment d’auto-efficacité, c’est-à-dire le sentiment qu’a un individu d’être capable d’organiser et de réaliser les actions nécessaires à l’accomplissement d’une tâche, aurait un effet médiateur entre le sexisme bienveillant et les performances. C’est parce qu’elles se sentiraient moins compétentes que les performances des femmes, confrontées à du sexisme bienveillant, seraient moins bonnes.

Sexisme hostile et sexisme bienveillant ont également un impact sur les jugements émis à l’égard des agresseurs et des victimes d’agression sexuelle. Ainsi, ils réduisent le niveau de responsabilité attribuée à l’agresseur, mais augmentent le blâme émis envers une victime d’un viol.

Par ailleurs, le sexisme hostile est en lien avec l’acceptation des mythes du viol, qui sont des préjugés et des croyances qui tendent à nier ou à relativiser la responsabilité du violeur ou à l’attribuer aux victimes. Le sexisme bienveillant, quant à lui, semble lié à la croyance en un monde juste. Ainsi, les personnes qui obtiennent de plus hauts niveaux en sexisme bienveillant sont plus susceptibles de blâmer la victime d’un viol pour protéger leur croyance en un monde juste, en considérant qu’elle aurait dû se comporter selon les rôles attribués à son sexe et n’a finalement que ce qu’elle mérite.

Sabine de Bosscher, Maître de conférences en psychologie du travail, Université de Lille

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.