Najoua TAHRI, Université de Montpellier et Jacques Igalens, Université Toulouse 1 Capitole

En parodiant la célèbre réplique de Jacques Prévert dans le film « Drôle de drame » (1937), nous voulons attirer l’attention sur la soudaine célébrité de cet adjectif qui surgit de toute part pour qualifier l’évolution souhaitable de notre société mais qui est assez mal défini.

Un État responsable ?

Au sommet de l’État tout d’abord. Il était courant que le gouvernement comprenne un Secrétaire d’État à l’Économie Sociale et Solidaire (ESS) mais, depuis juillet 2020, le gouvernement Castex comporte une Secrétaire d’État à l’économie sociale, solidaire et responsable, Mme Olivia Grégoire.

Or, si l’ESS est bien définie, c’est le monde des associations, des mutuelles, des coopératives et des fondations, en revanche l’économie « responsable » ne l’est pas.

Ce qui est connu, c’est la RSE, la « responsabilité sociale de l’entreprise », qui exige ou parfois suggère aux entreprises de limiter leur impact environnemental et de ne pas causer de dommages sociaux ou sociétaux. Mais la RSE concerne toutes les entreprises et même toutes les organisations quel que soit leur statut. C’est très différent de l’ESS. Il convient donc d’attendre pour savoir ce que recouvre « l’économie responsable » et son nouveau Secrétariat d’État.

C’est quoi la RSE ? par Réseau Alliances.

Le capitalisme responsable

Si l’économie responsable n’est pas définie, le capitalisme responsable vient de l’être à travers un rapport de l’Institut Montaigne intitulé, « Le capitalisme responsable, une chance pour l’Europe »

Comme le précisent Yves Perrier (directeur général d’Amundi) et Jean‑Dominique Sénard (président du conseil d’administration de Renault), il ne s’agit pas d’évoquer simplement la RSE mais de penser le capitalisme dans son ensemble. Nous vivons actuellement sous la domination d’un capitalisme financier, par nature court-termiste, tourné essentiellement vers l’intérêt des actionnaires et il s’agit pour les auteurs d’envisager un autre type de capitalisme qui penserait la prospérité économique à long terme et prendrait en compte la société dans son ensemble. Ils voient poindre à travers la notion de « raison d’être » les prémisses du capitalisme responsable.

Jean‑Dominique Sénard a été l’un des deux rédacteurs du rapport « Sénard/Notat » remis au gouvernement en mars 2018 qui visait à « redonner de la substance à l’entreprise et l’amener à réfléchir à sa raison d’être ». Les recommandations de ce rapport ont été partiellement reprises dans la loi Pacte qui a donné lieu à des évolutions législatives notables notamment sur la définition même de l’entreprise. Or la notion de « raison d’être » était déjà le pilier essentiel du rapport « Sénard/Notat » et, depuis la loi Pacte, plus de la moitié des entreprises du CAC 40 s’en sont dotées.

Comprendre la loi Pacte.

Le capitalisme responsable serait donc le capitalisme de la raison d’être mais pour les auteurs il ne suffit pas que les entreprises fassent leur mue en se dotant d’une « raison d’être », il faut aussi que les investisseurs les accompagnent voire les précèdent et l’essentiel des 17 recommandations que contient le rapport a trait au financement des entreprises. La première recommandation donne le ton, il s’agit de dégager des ressources financières européennes pour de l’investissement de long terme.

Ces recommandations ne surprennent pas car les conditions de financement des entreprises constituent effectivement une question centrale du capitalisme : sans capitaux pas de capitalisme…

En revanche, ce qui est plus surprenant est de limiter le capitalisme au financement des entreprises car le capitalisme est aussi lié à un mode de représentation et d’exercice du pouvoir que le rapport n’aborde pas.

La notion de « partie prenante » est présente dans le rapport mais leur place et leur rôle dans la gouvernance de l’entreprise responsable ne sont pas abordés. Or, ce point fait aujourd’hui débat entre ceux qui optent pour l’intégration des parties prenantes au sein des Conseils d’Administration (CA) et ceux qui pensent qu’à côté du CA et du Conseil de Surveillance il convient de créer un Conseil (ou Comité) des Parties Prenantes dont les fonctions et pouvoirs doivent être clairement précisés comme l’expriment Jacques Igalens, et Sébastien Point dans leur livre Vers une nouvelle gouvernance des entreprises. L’entreprise face à ses parties prenantes. Chacune des deux solutions présente des avantages et des inconvénients. Mettre les parties prenantes dans le conseil d’administration c’est courir le risque de diminuer l’efficacité d’un organe essentiel du capitalisme car le CA est un organe de direction qui a pour mission de définir la stratégie. S’il représente des intérêts divergents, il risque de ne pas trouver de consensus et de sombrer dans la vaine palabre.

Constituer un comité des parties prenantes c’est souvent un coup d’épée dans l’eau car ce comité devient rapidement une chambre d’enregistrement. Le capitalisme responsable reste donc encore à préciser, notamment en ce qui concerne sa gouvernance.

Responsabilité individuelle

Après l’économie et le capitalisme, l’adjectif responsable apparait également avec force dans la recherche actuelle pour qualifier le comportement individuel du salarié, du client, du demandeur d’emploi ou du citoyen de manière générale.

Le concept support de ces recherches est celui de la « micro RSE ». Dans une récente analyse David Jones, Chelsea Wilness et Ante Glavas, évoquent même à son sujet « une explosion de la recherche en micro-RSE ». Les résultats permettent de mieux comprendre les raisons qui président à des comportements tels que le bénévolat, la consommation responsable, les pratiques écologiques. Ils mettent en évidence la dimension altruiste et l’alignement entre les valeurs de la personne et celles des organisations.

Ainsi, on a pu mettre en évidence, en appliquant la théorie de l’échange social de Peter Blau dans son étude Exchange and Power in Social Life, que les salariés des entreprises qui se comportent de façon responsable se sentent redevables et s’engagent à leur tour dans des causes environnementales ou sociales.

Le qualificatif « responsable » est donc devenu un nouvel horizon pour l’économie et le capitalisme mais cet horizon n’est pas encore très précis. En revanche si l’économie et le capitalisme responsables devaient reposer demain sur les comportements responsables des individus la recherche serait en mesure de nous donner quelques pistes de réflexion.

Najoua TAHRI, Maître de conférences en Sciences de Gestion, IAE Montpellier et MRM., Université de Montpellier et Jacques Igalens, Professeur Sciences de Gestion, IAE Toulouse et CRM-CNRS, Université Toulouse 1 Capitole

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.