Photo : Donald Trump Av Gage Skidmore.Lisens: CC BY SA 2.0

Charles-Philippe David, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, Donald Trump se livre à une véritable entreprise de destruction de l’administration américaine et de ses institutions démocratiques. La réputation des États-Unis est à son plus bas et son influence dans le monde réduit comme peau de chagrin. Les dommages sont-ils réversibles ?

Président de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand et professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Charles-Philippe David pose un constat inquiétant dans ses deux derniers livres l’Effet Trump et comment Trump a-t-il changé le monde ?, co-écrit avec Élisabeth Vallet : Trump laissera des traces difficiles à effacer pour son successeur.

Parmi les gestes posés par le président Trump depuis son élection en 2016, lequel a eu l’effet le plus dévastateur sur les relations internationales des États-Unis ?

Il y en a tellement ! Mais je dirais que l’imposition de tarifs douaniers et de sanctions commerciales contre plusieurs pays, dont des alliés des États-Unis comme le Canada, a été particulièrement néfaste. Et la décision la plus toxique, selon moi, est l’imposition de tarifs douaniers contre la Chine. Le geste pouvait être compréhensible étant donné l’énorme déficit commercial des États-Unis avec ce pays, mais ce n’était certainement pas la bonne méthode pour régler les tensions avec lui. C’est le gâchis structurel le plus grave que laissera Trump en héritage. La relation de compétiteurs que les États-Unis avaient avec la Chine s’est transformée en relation d’adversaires et personne n’en sort gagnant.

Quel a été l’effet de la pandémie sur ce mouvement déjà amorcé ?

La pandémie a accéléré les reculs dans tous les aspects de la politique étrangère des États-Unis. Elle a révélé les carences décisionnelles de Donald Trump, qui n’écoute pas ses conseillers, croyant pouvoir gérer seul ses relations internationales. La crise actuelle montre bien l’insuffisance de sa méthode décisionnelle basée sur l’improvisation et l’imprévisibilité. Dans son livre Rage, le journaliste Bob Woodward le décrit bien : Trump n’est pas un grand président maître de la situation, mais un petit président qui ne sait pas gérer une crise. C’est probablement le pire président que les États-Unis pouvaient avoir pour faire face à la situation actuelle par son manque de leadership et sa politique de « l’Amérique d’abord ».

Est-ce que tout ça est réversible ? Quatre ans de règne peuvent-ils anéantir 70 ans d’influence des États-Unis sur la scène internationale ?

Je crois que ces quatre années de la présidence de Trump ont contaminé gravement le corps de la diplomatie américaine dans le monde. Et s’il est réélu, les quatre ans de plus rendront la maladie dans sa phase terminale. Ce n’est pas à un simple déclin des États-Unis auquel on assisterait, mais à un crash majeur. On peut peut-être se remettre en partie d’un règne de quatre ans, mais pas de huit ans. Avec la Chine, par exemple, les dommages causés sont structurels. Un prochain président pourrait s’engager à redorer l’image des États-Unis, à reconstituer ses liens avec les grandes instances comme l’ONU ou l’OMS et à se remettre au travail dans le contrôle des armements, mais il ne pourra pas tout effacer.

Pourquoi ?

La politique de Trump est soumise aux exigences électoralistes et le départ de Trump n’effacera pas nécessairement le Trumpisme. Pour plusieurs Américains, cette idée de l’Amérique d’abord est une bonne chose, et ça, ça va rester. Or on ne peut pas régler les grands problèmes mondiaux comme les changements climatiques ou la pandémie actuelle en étant centré sur soi. Vous pouvez être sûr que lorsqu’une prochaine administration va vouloir proposer des solutions à ces grands enjeux, le Trumpisme va ressortir et il y aura de l’opposition. Le système américain est fortement polarisé et va le rester encore longtemps.

Devant ce déclin des États-Unis, est-ce trop vite conclure que la Chine deviendrait la prochaine puissance mondiale ?

Non, ce n’est pas une vue de l’esprit de croire que la Chine pourrait occuper ce rôle. Dès qu’un siège se vide, quelqu’un d’autre l’occupe. Par exemple, quand les États-Unis ont retiré leur financement à l’OMS, qui s’est empressé de lui offrir un gros chèque ? La Chine

Quel pays ferait le contrepoids dans un ordre mondial dominé par la Chine ?

C’est une excellente question. Bien sûr, les États-Unis restent prédominants en raison de la taille de leur armée, mais on peut penser qu’un pays comme l’Inde, de plus en plus influent dans les régions de l’Océan indien et du Pacifique, occupera une plus grande place. La Chine aura aussi maille à partir avec bon nombre de pays qui trouvent qu’elle en mène trop large, comme le Japon, la Corée du Sud ou certains pays européens, qui la voient d’un moins bon œil et qui redoutent sa position plus dure alors qu’avant, ils pouvaient l’apprécier pour sa souplesse commerciale.

Le seul pouvoir qui semble intact aux États-Unis est celui de l’appareil militaire, où il reste encore une certaine forme d’indépendance et de bon sens…

C’est vrai. Trump s’est mis à dos la hiérarchie militaire et en particulier lors des événements du 1er juin, quand il a menacé d’utiliser l’armée contre les manifestants descendus dans les rues à la suite de la mort de Georges Floyd. Ce geste a outré les hauts gradés. Il venait violer un principe quasi constitutionnel qui veut que l’armée américaine n’intervienne jamais sur son propre territoire. Aussi, cette désinvolture de Trump, qui a traité les soldats morts au combat de perdants, a achevé de miner ses relations avec les hauts gradés militaires, qui ont eux-mêmes des fils qui sont morts en Afghanistan.

Dans vos livres, vous évoquez un recul des États-Unis sur quatre fronts : la démocratie, la sécurité, les normes et la diplomatie. Voilà autant de grands chantiers pour un prochain président. Par quoi devrait-t-il commencer ?

Le plus urgent à rebâtir, ce sont les relations diplomatiques. Cela aura des répercussions sur tout le reste et permettra de freiner le recul. La démocratie sera aussi un enjeu important, car on note un recul non seulement aux États-Unis, mais dans d’autres pays occidentaux. Je dirais donc la diplomatie d’abord et ensuite, tenter de rétablir la confiance en la démocratie. Une prochaine administration pourrait améliorer les choses, mais ce ne sera pas Noël au lendemain de l’assermentation du prochain président !

Vous écrivez que les années Obama ont préparé le terrain à l’arrivée d’un président délétère comme Trump. Que voulez-vous dire ?

En s’engageant pour la coopération et la mondialisation, Obama a laissé derrière un pan d’électeurs qui n’ont pas compris comment leurs intérêts pouvaient être bien servis avec une politique qui se préoccupe de l’intérêt d’autres pays. Trump a capitalisé sur ces frustrations, sur la perte de richesse, sur les inégalités grandissantes et sur les problèmes dans plusieurs secteurs d’industrie. En vantant les mérites du multilatéralisme, il aurait fallu s’occuper de la relance économique dans certains secteurs en déroute comme le secteur manufacturier ou l’agriculture.

En terminant, y a-t-il une seule chose que l’administration Trump ait faite de positive ?

Difficile à dire ! Chose certaine, Trump nous a fait prendre conscience de la fragilité de l’édifice démocratique et diplomatique international. On pourrait dire que sa position plus dure à l’égard de la Chine a fait consensus, mais c’est la méthode qui ne fait pas l’unanimité. Certains règlent les problèmes avec des médicaments ou en coupant des membres ; Trump a choisi l’amputation ! Aucune décision n’a permis de faire avancer les choses pour les États-Unis dans le monde. Que ce soit dans ses relations avec la Russie, sur la situation au Moyen-Orient, en reniant l’accord nucléaire avec l’Iran ou sur le respect des droits de la personne, il y a des reculs partout et la raison est simple : Trump ne s’intéresse pas aux relations internationales. Comme la politique étrangère américaine a de l’influence sur tout, s’il avait fait quelque chose de bien, ça saurait !

Charles-Philippe David, Président de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand et professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal, Université du Québec à Montréal (UQAM)

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.