Photo:Gage Skidmore (Flickr)

Trump : quatre ans de folie

Marie-Cécile Naves, Centre de Recherches Interdisciplinaires (CRI)

Les quatre années qui s’achèvent laissent aux observateurs un sentiment de tournis. La (première) présidence Trump est saturée d’excès, de fausses informations, de théories du complot, de violences verbales et symboliques.

Opportunisme, surenchère communicationnelle, culte du moi, hyper-présidence, stratégie de disqualification permanente des adversaires politiques, des partenaires internationaux, des médias et des corps intermédiaires… par-delà les outrances diffusées sur tous les supports médiatiques, le projet de société trumpiste est bien réel. Le projet personnel l’est tout autant.

Et l’ensemble nous en dit beaucoup de la crise démocratique.

La rupture à tout prix

Depuis 2016, on relève, chez Trump, une double obsession vis-à-vis de ses prédécesseurs. La première consiste à vouloir effacer l’héritage politique et l’aura d’Obama, soit en revenant sur ses mesures et lois emblématiques (Affordable Care Act, décrets sur l’environnement et la biodiversité, textes luttant contre les viols sur les campus, accords internationaux sur le climat et sur l’Iran, etc.), soit en prétendant faire aussi bien, voire mieux que lui (obtenir le prix Nobel de la Paix, notamment).

Question d’ego ? Oui, mais pas seulement. Il s’agit, pour le président actuel, de rappeler à la partie de l’électorat blanc qui flirte avec les passions identitaires qu’il a été élu pour faire oublier le « mauvais moment » Obama et restaurer la grandeur mythifiée d’une Amérique blanche, patriarcale et fermée sur elle-même.

Le but est aussi de se distinguer des anciens présidents républicains, associés à un establishment honni, le « marigot » que Trump avait promis d’« assécher ». L’actuel président souhaite toujours apparaître comme l’outsider, celui qui est « hors système », qui ne dépend de personne car il est unique, seul, radicalement nouveau, tel un homme providentiel capable de sauver l’Amérique. Il affirme ainsi régulièrement être « le président qui en a le plus fait pour les Noirs, excepté, peut-être, Abraham Lincoln ».

De l’« America first » à l’« America alone »

En politique étrangère, la rupture avec les cadres traditionnels de coopération internationale, la stratégie d’intimidation, de menaces et d’intransigeance, et la fascination de Trump pour les dictateurs ont conduit à un isolement relatif des États-Unis sur la scène internationale et à des effets contreproductifs.

Si la politique commerciale agressive à l’égard de la Chine a montré quelque cohérence (reste encore à voir ses résultats en matière de réindustrialisation et de lutte contre le dumping), la confiance réciproque avec les alliés traditionnels de l’Amérique – Europe, Canada – a été sapée et les choix diplomatiques de Washington au Moyen-Orient n’ont pas apaisé le tensions, au contraire (retrait unilatéral des troupes militaires de Syrie, soutien inconditionnel à Nétanyahou, y compris dans le processus de colonisation, désintérêt total pour les Palestiniens).

Malgré trois rencontres, dont une en Corée du Nord en juin 2019, une première pour un président américain, Kim Jong‑un n’a nullement mis en place un processus de dénucléarisation mais a, en revanche, grâce à Trump, acquis le statut international qu’il espérait. Enfin, le retrait de l’Unesco, de l’OMS, de l’Accord de Paris et l’accord sur le nucléaire iranien ont considérablement fragilisé un multilatéralisme indispensable pour gérer les grandes crises planétaires, et renforcé le soft power international de Pékin sur l’environnement, l’éducation et la santé.

Promouvoir la marque Trump

Le cœur de l’ambition de Donald Trump est la promotion, à la Maison Blanche, de sa propre marque, construite dès les années 1980 dans les secteurs de l’immobilier puis de la téléréalité et du divertissement. Le récit qui accompagne le branding Trump, c’est celui de l’argent facile, mais aussi et peut-être surtout celui du combat, du « winner », de la « gagne », de la conquête.

Quant à la méthode pour la faire fructifier, elle consiste à compter sur un clan, un cercle restreint de proches qui vouent au président une loyauté sans faille, qui défendent ses intérêts personnels coûte que coûte, en dépit de la loi, des règles et des normes, en échange d’une promesse de protection. Il s’agit d’être « avec » Trump ou « contre » Trump, les compétences passent après.

Autant ce principe de népotisme a pu fonctionner dans le monde des affaires des années 1980-1990, gangréné par la mafia et les avocats douteux, autant cela s’avère très difficile à Washington. Nombreux sont ceux qui ont été écartés. Parmi de nombreux exemples, le directeur du FBI, James Comey, a été limogé quelque temps après avoir refusé de prêter allégeance au président et de mettre fin aux investigations sur une éventuelle collusion de son équipe de campagne avec la Russie. En ligne de mire, notamment : une enquête sur Michael Flynn, conseiller à la sécurité nationale de Trump – qui sera finalement lui aussi renvoyé.

La volonté de servir un pouvoir personnel en dépit des lois et de la Constitution a conduit Trump à subir une procédure d’impeachment, après qu’il eut, dans le cadre de la campagne pour sa réélection, demandé au président de l’Ukraine d’enquêter sur les activités dans ce pays du fils de Joe Biden, Hunter. Le Sénat, à majorité républicaine, a acquitté le président mais cette procédure restera comme une tache indélébile sur son (premier) mandat.

On retrouve ici le fantasme de l’homme seul contre tous, toujours capable de se sortir des situations les plus difficiles, par sa combativité, sa force, voire son « génie » (il se qualifie parfois lui-même sur Twitter de « very stable genious »). S’il échoue dans ses politiques, il accuse la partialité des juges, la frilosité des parlementaires démocrates et républicains, ou encore l’idéologie des défenseurs du « politiquement correct ».

Comme le notait le New York Times en septembre 2019 : « Tout ce que fait Trump doit être replacé dans le contexte suivant : “Est-ce que cela contribue au récit ?” » Que ce soit en mots – à propos de l’accord avec les talibans, « It may or may not happen », des négociations avec le dictateur nord-coréen, « We will see what we will see » ou de l’attaque contre al-Baghdadi, « Something very big has just happened ! » – ou en images – mini-vidéos de l’érection d’une barrière (ce n’est pas le mur tant promis) le long de la frontière mexicaine sur son compte Twitter –, Trump choisit de créer son propre feuilleton politique, sur le modèle d’une série télévisée, pour en maîtriser la progression, le tempo, le rythme, tout en jouant sur les émotions par la mise en place d’une dramaturgie, d’un faux suspense. Il peut aussi, ce faisant, faire diversion sur les sujets qui le dérangent et continuer, ainsi, d’imposer l’agenda médiatique.

Le recours aux « fake news » et autres « alternative facts » permet par ailleurs à Trump de justifier une interprétation très personnelle, subjective, souvent fausse de la réalité. Il a presque fait de la désinformation une nouvelle norme, tant ses émules sont nombreux, de Bolsonaro à l’extrême droite européenne en passant par les complotistes nationalistes et masculinistes du projet QAnon qui répandent, depuis plusieurs mois, des rumeurs criminelles sur les démocrates.

Et puis vint la Covid-19…

La gestion de la pandémie par Trump a été jugée, jusqu’au scrutin du 3 novembre, comme désastreuse par une majorité d’Américains, y compris, donc, chez les républicains. Sa base galvanisée, hostile au port du masque, considère que les médias et politiciens de gauche ont surestimé la gravité de la pandémie et qu’il n’est pas question que l’État fédéral, au prétexte de protéger la population, lui impose des mesures restreignant sa liberté.

Jusqu’au bout, Trump aura minimisé l’ampleur et le sérieux de la Covid-19 et dénigré, comme pour les politiques environnementales, la parole scientifique : l’absence de politiques nationales de confinement et le maintien des coupes dans Medicaid sont deux des effets d’une politique et d’une rhétorique étrangères aux enjeux de care et de solidarité, qui auraient contrarié le récit de la force et de la virilité.

Un pays profondément divisé

Le trumpisme, qui par ailleurs laissera des traces, un héritage, est à prendre au sérieux. Sur le plan intérieur, les attaques contre les droits des femmes et des LGBTI sont une constante. La limitation de l’accès à l’avortement et à la contraception, qui est un phénomène antérieur à Trump, s’est renforcée ces dernières années dans plusieurs États fédérés et se fait plus directe envers les termes mêmes de l’arrêt de la Cour suprême Roe v. Wade de 1973. En outre, Trump, qui a coupé les fonds fédéraux du Planned Parenthood, le planning familial, et élargi les exemptions accordées aux entreprises dans la prise en charge, par l’Obamacare, des coûts de santé gynécologique de leurs employées, a été, en 2020, le premier président américain à se rendre à la marche annuelle des militants anti-avortement qui a lieu chaque mois de janvier à Washington. La nomination précipitée d’Amy Coney Barrett à la Cour suprême en octobre, par une procédure accélérée rompant avec les codes éthiques habituels, en est le point culminant.

Trump attise les divisions de la société américaine, creuse les clivages sociaux, économiques, genrés et raciaux, et tient les démocrates, les manifestants anti-racistes, les défenseurs du climat ou encore les féministes pour responsables de cette situation (« They want to destroy our country » est un de ses slogans). Il en fait les ennemis de l’Amérique. La crispation identitaire est bel et bien du côté des nationaux-populistes comme Trump qui imaginent leur nation assiégée par les défenseurs et défenseuses de l’égalité en matière d’accès aux droits et aux ressources et d’un partage plus équitable des responsabilités politiques, administratives et économiques. Du « Muslim ban » à la séparation des enfants de leurs parents migrants à la frontière mexicaine, du soutien à peine voilé aux suprémacistes blancs violents (Ku Klux Klan compris), à l’instrumentalisation de la mort de George Floyd pour promouvoir un agenda clivant, identitaire et ultra-sécuritaire, le legs trumpiste est déjà très lourd. Avec Trump, la démocratie a mis un genou à terre.

Marie-Cécile Naves, Docteure en science politique, chercheuse associée au CRI Paris, Centre de Recherches Interdisciplinaires (CRI)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.